Qui est masqué ?
La grenouille et moi devisions paisiblement, au bord d’un lac profond. ( Sachez tout d’abord que c’est bien la seule personne à laquelle je parle, dans ce monde; non pas que je sois difficile dans le choix de mes interlocuteurs, mais c’est bien la seule personne qui comprenne ce que je dis !!!). Ce jour-là, je venais de parler de « masques ».
« C'est un thème qui me semble d'actualité avec nos grands hommes de la politique qui se masquent encore si bien » me dit-elle, fort à propos.
Je venais de faire le savant et de citer l’Empereur Auguste qui, sur son lit de mort, aurait soupiré :
Plaudite amici, comœdia finita est !
Je me suis demandé, chère Grenouille, ce que ton « encore » voulait bien dire. Voulais-tu dire que nos hommes de la politique continuent, aujourd’hui, à se masquer comme ils le faisaient hier, et que, par les temps qui courent, cela est indécent et immoral; ou bien qu’ils le font, aussi bien que le faisaient nos Rois et nos Empereurs et, dans ce cas, « encore » constituerait peut-être un compliment pour eux, en tout cas, pour certains d’entre eux. Mais je ne doute pas un instant, ce faisant, que je passe de nouveau à côté d’une de tes allusions subtiles qui me masque, une fois de plus, le fond de ta pensée.
Je continue néanmoins, avec mes gros sabots et poursuit mon idée en déclarant que le masque est sans doute un accessoire indispensable à la vie dans nos société humaines ; on l’a toujours vu servir d’habit social au même titre presque que la cravate ou le chapeau. Ne le voit-on pas bien porté, et pas seulement le jour de carnaval, dans des mondes tels que :
· Celui de l’éducation. Lorsque celle-ci est terminée, ne sommes-nous pas sensés avoir reçu une seconde nature qui nous permet d’entrer dans le monde où nous sommes déclarés mûrs et utilisables. Mais pour certains, vient un jour le moment où ils peuvent enfin se dépouiller de cette peau, de ce beau masque de société : lorsque, « sous cette peau, leur première nature a mûri ». La majorité des êtres éduqués resteront hélas! avec leur masque, qu’ils n’ont même pas choisi ; sont-ils même conscients de le porter ?( Le vieux gendarme sait-il qu’il porte un képi ?). Et la minorité comment va-t-elle se débrouiller ?
· Celui des comédiens qui, eux, ont le choix ou devraient l’avoir. Toutes les catégories de comédiens y compris les clowns, les acteurs, les artistes. Les diplomates pourraient sans doute entrer dans cette catégorie.
· Celui du penseur qui ne sait plus se contenter de la surface des choses et aime descendre dans leur profondeur. Il emprunte alors des voies où presque personne n’a jamais passé, des voies que doivent même ignorer ses plus intimes confidents. Il a donc, lui aussi, grand besoin d’un masque lorsqu’il va « en société ».
Avec ces trois exemples, je me rends compte que j’ai couvert une partie assez vaste de l’espèce humaine. Quoi qu’il en soit, je suis tenté de revenir à notre homme politique. Le pauvre ! il est sans doute le plus masqué de tous : n’est-il pas, tout d’abord, animé d’un immense désir de commander ; et ceci alors que rien n’est plus vilipendé, dans notre monde moderne, que l’autorité, l’art du commandement. Il s’avance alors vaillamment, en déclarant benoîtement qu’il veut se mettre au service du peuple, qu’il est le premier serviteur du peuple, qu’il n’est qu’un instrument du bien public…Mais sait-il seulement obéir ?
Bien entendu, on pourrait se demander maintenant pourquoi ce goût ou ce besoin de masques, dans les sociétés humaines; quelle est son origine, son histoire, son utilité, sa valeur morale. Autant de bonnes questions ou de bons sujets de conversation. En perspective : autant d’énigmes à résoudre et peut-être de voile d’Isis à soulever !?
En attendant, je garde, moi, mon masque de tortue, ne serait-ce que pour avoir le privilège de discourir avec une grenouille fort circonspecte.
A propos, sais-tu ce qu’a dit Néron en se suicidant:
« Qualis artifex pereo ! » (« Quel artiste périt avec moi ! »)
Comme c’est curieux : il disait presque la même chose que l’Empereur Auguste !
Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 23/01/07
Réponse
de la Grenouille le 10/02/07
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Je
suis ravie de t’avoir comme amie, ma Chère Grenouille! J'en ai presque
oublié mon copain le poisson avec lequel j'ai pourtant passé de si bons
moments. Merci pour ton message. Une remarque préliminaire: je ne
suis pas habitué à tous ces compliments si peu mérités. Et surtout, je
n'aurais jamais imaginé que je pourrais, un jour, prétendre au titre de
« parfait animal métaphysique ». Entre nous, nous dirons PAM, ça
fait moins prétentieux.
Animaux
et masques
Les
hommes, je me suis laissé dire, ont classé les êtres vivants en trois catégories:
le végétal, l'animal et l'humain. Par conséquent, nous nous retrouvons, toi
et moi, dans le même tiroir que les protozoaires , les limaces, les
moustiques. Ne devrions-nous pas en prendre ombrage?
Mais
non, soyons indulgents pour ces pauvres bipèdes désorientés ! Les plus
évolués doivent même penser, je suppose, qu'ils ont inventé
les masques et les déguisements, et que c'est cela qui les distingue des
animaux. Or, il y a belle lurette que nous, nous avons appris à nous déguiser
pour chercher notre nourriture ou bien pour éviter un quelconque danger. Leurs
déguisements, cependant, ont une autre gueule que les nôtres, il faut
l’admettre : la religion, la science, la morale… ; ils
sont imbattables !
De
fait, la religion qui correspond à la création d'un autre monde, ressemble
bien à un moyen de fausser l'image de la réalité, de l'estomper, de la
diviniser et donc de la masquer. De vrais artistes ces hommes religieux!
Et
la science ? N’est-elle pas bâtie sur des erreurs et des illusions?
Quels prodigieux masques que ces impressionnants monuments de
connaissances construits sur l'ignorance, l'incertitude et le mensonge!
Quant
aux morales, elles constituent autant de masques dont les hommes changent dès
qu'ils franchissent les Pyrénées, paraît-il!
Les
Masques et l’Humain
Mais
ce qui semble caractériser les êtres humains, réside dans le fait que ,
depuis quelques temps, ils sont embarrassés par leurs masques. Certains
commencent à les mépriser. Or ce sont précisément, ces masques qui
leur ont permis de conquérir le statut d'Homme, dont ils sont si fiers.
Avec ces nouveaux instruments, ils ont installé, entre eux et la nature,
une distance de plus en plus grande ; ils l’ont même remplacée, cette
nature, par un monde d’apparences qui n'est plus le nôtre, c'est bien vrai!
Mais un monde dont ils dépendent et dans lequel ils ne se sentent pas très
à l'aise. Pourtant, ils ont de plus en plus besoin de ses déguisements
et de ses costumes; ils y trouvent de la distinction et de la respectabilité.
Et ils se croient supérieurs. Quel paradoxe étrange!
Renouer
avec la Nature ?
D’abord,
l’homme a voulu se rendre maître et possesseur de la Nature. Mais
il n'a rien possédé, il n’a rien maîtrisé; il a simplement recouvert et
maquillé la Nature, comme s’il en avait honte. Et moi, affublée de ma
carapace et attifée de mon PAM ( Ça y est ! voilà que ça me monte à la
tête ! Je le sentais venir !), je me crois autorisée à leur donner
un petit conseil :
« Pourquoi
ne tenteriez-vous pas, Chers Humains, tout en vous efforçant de renouer avec
cette Nature à laquelle vous appartenez toujours, de vous rendre désormais
« maîtres et possesseurs » de tous vos masques, et de prendre enfin
conscience de vos accoutumances ? Tout se passe comme si vous en étiez
devenus des esclaves soumis, cachant vos chaînes, dans les plis et replis de
votre vanité. Tout comme des ivrognes pitoyables qui s'efforceraient
de marcher droit et dignement alors qu'ils titubent et vont s'écrouler. »
L’humanité
s’est élevée très haut et elle n’a cessé de se « surpasser elle-même ».
Elle a surmonté, autrefois, de nombreuses croyances :
l'astrologie, l'alchimie, la génération spontanée…; il lui reste
à surmonter la religion, la raison, la morale, mais aussi le bonheur, le libre
arbitre, l'égalité, peut-être aussi le démocratisme, le nationalisme, le
patriotisme, et sans doute bien d’autres concepts. Quel programme!
Et,
à chacune des étapes de ce processus qui s'étalera, sans doute, sur de longs
siècles, l'homme aura à changer, comme dans le passé, sa façon de
sentir, de juger, de penser …Quel destin grandiose!
Mais
je ne suis qu’une tortue prétentieuse et philosopharde ! Et tu es
bien gentille, toi la grenouille, de me laisser radoter ainsi sur la place
publique. Que savons-nous de toutes ces métamorphoses de l’esprit et de leur
vitesse, nous les batraciens et autres chéloniens
qui avons
bien du mal à échapper à nos allures kurmagati¹,
ou tout au plus mandeikagati¹. Savons-nous seulement ce qu’est
l’esprit ?
1)
Kurmangati
à l'allure de la tortue ( Incarnation de Vichnou ). Lentement, pesamment.
Mandeikagati :
à l'allure de la grenouille . De manière discontinue, erratique.
Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 5/02/07
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Le philosophe et le garçon de café
Je voudrais te dire, Chère Grenouille, que le philosophe m’a
paru un tantinet grincheux et peu édifiant.
Il trouve
certes son garçon de café « appliqué, rapide, habile, parfait »
il loue même sa virtuosité et ses enchainements ; mais il finit par déplorer
sa mauvaise foi en observant, sans hésitation, qu’il « se ment à lui-même ».
Ah ! ces « contemplatifs » ( Poètes ou philosophes
)! On voit bien qu’ils n’ont jamais « travaillé » eux !
Essayons de comprendre un peu : si le garçon de café
est sur le « mode de la chose » et que ce mode de
la chose "est d'être ce qu'elle est", je ne comprends pas
pourquoi le philosophe peut dire que le garçon de café "se ment à
lui-même" et est de "mauvaise foi". En effet, J'aurais
pensé que "être ce que l'on est"
constitue une assez bonne définition de « la bonne foi » et
« l’authenticité » et « être ce
que l'on est pas" correspondrait plutôt à une attitude
fausse et mensongère
Par ailleurs, si le mode d'être
d'un homme est de « n'être jamais
vraiment ce qu'il est », je ne
comprends pas pourquoi on peut dire d'un tel homme qu'il est de bonne foi et
qu'il ne se ment jamais à lui-même. Tout cela est absurde, déraisonnable
et insensé pour une humble tortue. Mais il est bien vrai que mon esprit a
quelque fois des difficultés à distinguer entre l’ « essence »
et l’ « existence » et ses « modes » variés.
Quoi qu'il en soit, je suis content que ton
philosophe ait comparé le garçon de café à une chose et non pas à une
tortue ou à une grenouille . Tu peux être sûr que je n'aurais pas supporté
ce que j'aurais considéré comme une insulte à toute la gent qui porte
carapace ( et j’y inclus les escargots) comme à celle qui coasse
et que je tiens en haute estime, tu ne l’ignores pas. Je me demande bien si ce
philosophe qui ne s’est peut-être jamais préoccupé
de l'origine et de
la généalogie des masques et notamment des masques humains, n'était pas en
train de croasser sur ce pauvre prolétaire de garçon de café. M’est avis
que nous ne devrions pas passer trop de temps à écouter de
telles balivernes qui pourraient confondre sinon corrompre les pauvres
animaux que nous sommes.
Ton amie Kurma
Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 15/02/07 Réponse de la Grenouille le 20/02/07
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Bien
que le « masque » soit un sujet de conversation inépuisable et
passionnant qui ouvre à la pensée des perspectives parfois inattendues, tu as
raison, Chère Grenouille, de faire habilement dévier notre causerie dans une
autre direction. Celle du comédien me plaît beaucoup; je n’hésite pas à la
prendre en me disant qu’elle pourrait bien nous ouvrir de nouveaux horizons.
Le
comédien
Le
comédien que l’on rencontre non seulement dans les rues et sur les places
publiques mais aussi au théâtre, au cinéma ou à la télévision, est pour
moi un être humain assez fascinant. Je le vois comme quelqu’un qui a fait de
la tendance quasiment inconsciente que nous avons tous, à “mettre un
masque” à “entrer dans un rôle”, une de ses occupations favorites. Cela
lui a pris beaucoup de temps. Les meilleurs de ces comédiens, au nombre
desquels on a pu compter, à l’origine, les fous, les pitres, les bouffons et
les clowns, ont un jour créé des œuvres que les autres hommes ont regardé
comme des œuvres d’art. Ainsi seraient nés les artistes dont certains
devinrent des génies.
Le
mimétisme,
cet instinct à l’élaboration duquel nous avons consacré, nous les
animaux, des millions d’années, aurait produit, chez eux, après bien des
lustres, leurs spécimens les plus remarquables: les génies. Toute modestie
mise à part, tu réalises, j’espère, Chère Grenouille, à quel point les
hommes nous demeurent redevables !
Mais
passons! Et demandons nous, plutôt, à quoi pourrait bien leur servir cette
nouvelle invention ?
Utilité
de l’art.
Bien
des penseurs ont considéré que l’art doit embellir la vie. Voire!
Pour eux , il doit cacher tout ce qui est laid
et transformer les choses les plus effrayantes, les plus dégoûtantes. (Je suis
en train de me demander si nous avons vraiment changé de sujet !) Tout
quidam deviendrait agréable à voir. La condition humaine dont ils sont si
fiers, les distingue enfin de la condition animale. Il est bien vrai que je
n’arrive plus, quant à moi, à les imaginer dans l’état de nature:
peux-tu, toi, te les représenter
sans leurs vêtements, leurs décorations et autres fanfreluches, en costume
d’Adam, en somme? Bon! mieux
vaut en rester là!
Après
tout, cette pseudo définition ne me déplaît pas trop. Ce qui m’étonne
c’est de voir les prodigieux efforts que nécessite la création des œuvres
d’art. On a vu, autrefois, des artistes se construire des chaînes épouvantables.
Des écrivains, par exemple, s’assujettir aux rêgles des unités de temps, de
lieu et d’action, à celles du style, des vers et des rimes. Les musiciens,
les sculpteurs ont aussi inventé les-leurs. Tous s’y sont mis. Certes, il
s’agissait de sortir de l’état de nature. D’oublier ses origines, de se séparer
des animaux que nous sommes restés. Cela ne me blesse aucunement, car, plus je
vois l’homme s’élever, plus je me réjouis; par contre, j’enrage lorsque
je le vois sombrer dans l’abêtissement.
Et nous, les batraciens et autres chéloniens, nous connaissons fort bien
cette situation. N’est-ce pas?
Dans
l’antiquité, il n’en a pas été autrement et chaque artiste allait, sans hésiter,
au devant des contraintes et des entraves qu’il devait surmonter pour créer
son œuvre. “Danser dans les chaînes”: voilà la spectacle qu’il
cherchait à offrir à ses lecteurs, à ses auditeurs, à ses spectateurs. Puis
“étendre dessus l’illusion de la facilité”: c’était l’exploit
qu’il s’efforçait de soumettre à l’appréciation de son public. Seules
importaient donc la contrainte et la victoire sur cette contrainte.
Mais
qu’en est-il de l’art moderne?
Soudain,
des comportements nouveaux sont apparus: on prévilégie désormais la recherche
de la liberté à tout prix, de la facilité, du laisser-aller et surtout la
fuite des rêgles, des contraintes et des conventions de toute sorte. Se limiter
de la manière la plus forte, la plus arbitraire, s’imposer des lois
tyranniques, voilà un langage devenu absurde, anachronique et que nos hommes
modernes ont l’air de ne plus comprendre du tout.
Rechercheraient-ils,
dorénavant, à retourner dans l’état de nature ? Cette même nature qu’ils
fuyaient, il y a peu ? Quoi ! Seraient-ils animés par le désir de redevenir
des animaux? Si tel était le cas,
qu’ils acceptent, d’une vieille tortue fripée, toujours affublée de sa
carapace et attifée de son PAM ( Ça y est !
voilà que ça me revient ! )
une petite vérité
qui pourrait leur être utile:
“
Dans la vie, c’est la nature qui enseigne à fuir le “laisser-aller”…les
animaux, eux, l’apprennent très vite et à leur corps défendant. C’est
bien la nature qui indique les dangers de la trop grande liberté. Obéis, petit
homme, sinon tu tomberas dans un gouffre sans fond! ”
Mais
qui écouterait une tortue ? La nouveauté, l’originalité,
l’innovation et l’expérimentation continent à
être les conditions de la création artistique. Et la liberté, un maître mot.
Alors
deux questions, à la cantonnade, et je me sauve:
Est-ce
encore de l’art ? Je veux dire du grand
art ?
Quel
est donc le sens cette folie de nouveauté et d’originalité qui caractérise
les temps modernes?
Amicalement,
Kurma
Ainsi parlait la Tortue à la Grenouille le 8/03/07
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CAUSERIE 4 de la Tortue: et si l'on parlait de l'évolution de l'homme ?
Les
hommes aiment bien parler d'évolution et surtout de l’évolution des espèces,
tout en se demandant probablement ce que le sort peu bien leur réserver. Cela
me laisse perplexe! La tortue que je suis appartient, c'est bien connu, au
groupe des Chéloniens qui serait apparu il y plus de deux cents millions d'années
et qui n'aurait pratiquement pas évolué. C’est donc avec un petit sourire en
coin que j'entre dans le sujet.
En
premier lieu, je veux bien que l'on parle d'évolution, mais, de grâce !
ne confondons pas "évolution" et « progrès » comme le
font certains. Chez les hommes modernes, les sens de ces deux mots ont tellement
convergé qu’ils sont presque devenus synonymes. Quel abus!
De
plus, il faudrait distinguer entre évolution physiologique ou biologique et évolution
psychologique. Je crains que l'homme ne soit intrigué par la première
lorsqu'il s'interroge sur le passé,
mais qu'il ne considère que la seconde quand il s'inquiète pour son avenir.
EVOLUTION
MAIS PAS PROGRES
Non,
la tortue que je suis, vous affirme, de haut de sa sagesse légendaire, que les
espèces ne sont pas en progrès. Et pourquoi y aurait-il progrès entre une
bactérie et une tortue? Entre une grenouille et un être humain? Assurément,
il y a un accroissement apparent de la complexité. Il doit aller de pair,
d’ailleurs, avec une augmentation de la fragilité. Soyons donc modestes et
parlons seulement de différences de niveau.
Ce
que l'on peut constater, toutefois, c'est que les organismes inférieurs
exercent souvent une certaine domination grâce à leur nombre ou par une
habileté particulière qu'ils ont pu acquérir. Notons bien au passage que plus
de 99 % des êtres vivants sont des bactéries. La plupart des espèces sont
donc encore au stade unicellulaire.
Bien
souvent donc, les formes les plus complexes deviennent si fragiles qu'elles
disparaissent. Tandis que les inférieures, plus robustes se révèlent impérissables.
Aussi voit-on, dans certaines sociétés, les plus forts, les exceptions, les génies
affronter sans espoir de succès, sinon de survie, les troupeaux organisés, la
résistance entêtée des faibles et du plus grand nombre qui a pour lui la durée
et une fécondité intarissable. Tout cela, même votre médecin, s’il est un
tantinet philosophe, pourrait vous le confirmer.
Désolé
Darwin, de remettre en question "le progrès de l'espèce", ainsi que
son origine dans la « prépondérance des êtres les plus forts"! Mes
vieilles cousines géantes des Galapagos que tu avais si bien traitées, ne me
pardonneraient pas, sans doute, autant d'impertinence à ton égard!
Pourtant,
me direz-vous, la conscience des hommes ne vous semble-t-elle pas un progrès
par rapport au vieil instinct qui, seul, semble guider les animaux?
UN
OUTIL MAL PARTAGE
Certes,
je vous accorderai bien volontiers, Chers Humains, que votre conscience, si elle
n'a pas perceptiblement relevé le niveau de votre espèce, lui a conféré une
certaine patine qui ne manque pas d’originalité. Je parle ici de conscience
intellectuelle bien évidemment.
Encore
que cette conscience, si spéciale, fasse cruellement défaut à la plupart
d'entre vous. Il faut bien dire que, d’une manière générale, vos Grands
Hommes n'ont été ni des guides irréprochables, ni des pédagogues distingués,
ni de parfaits modèles, en la matière. Philosophes, fondateurs de religions,
grands moralistes ne vous ont pas
toujours soutenus dans cette construction cyclopéenne d'une conscience digne de
ce nom. Aussi sa rareté n'a-t-elle d'égale que la cyclopéenne stupidité
d'une majorité des esprits humains.
Enfermés
dans des mots, dominés par le préjugé d'une perception par contrastes, ils se
révèlent incapables de saisir la réalité des choses. Ainsi en
connaissez-vous beaucoup qui peuvent déceler les traces de la cupidité dans
l'amour, de l'égoisme dans la compassion ou la générosité, de la peur dans
l'héroisme ? En rencontrez-vous souvent qui soient conscients de
l’existence d’erreurs et de mensonges dans la vérité, de déraisons dans
la raison, de vanité dans l'humilité ou la modestie? Sont-ils légions ceux
qui devinent la présence de sentiments de vengeance dans la reconnaissance et
de plaisir dans la cruauté?
Quant
au libre penseur est-il vraiment, lui , un esprit libre?
Pardonnez-moi !
Je voulais juste donner une idée de l'étroitesse du champ de la conscience.
UN
INSTRUMENT PEU EFFICACE
Je
ne veux pas dire qu'il devrait être à la portée de tout un chacun de se
frayer un chemin dans "l'harmonie discordante des choses". Il
s’agit, pour moi de procéder à de simples obversations.
Celles-ci
nous conduisent à penser que la conscience est encore un outil bien fragile: le
dernier venu dans le domaine organique. Et les physiologistes le savent bien car
ils ont pu l’observer: une fonction nouvelle, lorqu'elle est en train de se
constituer, expose l'organisme qui en bénéficie, à de grands dangers. La
conscience est fragile, imparfaite et peu fiable, elle est surtout, à plus
d’un titre, moins efficace que l'instinct. D’aucuns ont même avancé
qu’elle serait une maladie faisant courrir les plus grands risques à
l’humanité.
Rendons
service aux humains, ma chère grenouille, rappelons-leur que ce qu'ils
appellent, non sans un certain sentiment de supériorité, "fonctions
animales", est autrement important que leur conscience. Il est même très
vraisemblable que la conscience la plus haute soit toujours au service des
fonctions animales primordiales.
L'AVENIR
DE L'HOMME
Et
l'avenir de l'homme dans tout cela? Rien
n'est plus difficile à prévoir. Même pour la tortue, animal auquel ses devins
attribuaient, jadis, une véritable connaissance de son avenir cachée dans les
formes, les motifs et les dessins de sa carapace. (Pardonne ma vanité ou ma
fausse modestie, Chère Grenouille ! Comme tu le sais, seul le genre humain
nous dépasse dans ce domaine.)
Dans
une première approche et, s’il le faut, pour ouvrir un débat qui pourrait être
passionnant, j'identifierais, avec toute la prudence dont je suis capable, trois
directions que l'humanité pourrait emprunter: celle que leur montrent les
fourmis ou les abeilles dont les sociétés ont atteint un degré de perfection
exceptionnel et qui n'ont rien à envier à certaines formes d'organisation de
sociétés humaines, celle de l'extinction pure et simple de leur espèce, celle
enfin de la création d'une nouvelle humanité dont la conscience, aprés avoir
su se libérer de ses nombreux préjugés, aurait pris le temps de se purifier.
Cette
troisième voie que la gent qui porte carapace préconise depuis la nuit des
temps - ses légendes et ses mythes chez les humains en font foi - ne
commencerait-elle pas par une recherche modeste mais nécessaire des conditions
qui conservent la vie?
Ton
amie Kurma.
Ainsi parlait la Tortue le 17/04/07
Réponse
du Castor
CAUSERIE 5 de la Tortue: où sont ouverts quelques autres sujets de controverses sur les dieux, le rôle des religions et la quête humaniste de la vérité ...
Quelle
belle harangue tu me sers là, Chère Mandeika! Un festin intellectuel!
Un vrai
feu d'artifice d'idées, de pensées et de concepts, le tout encadré par deux
énormes points d'interrogations que j’aurais tendance à assimiler
à des énigmes. Elles n’ont rien
de commun, toutefois, avec celle que le Sphinx posa à Œdipe. D'où
venons-nous? Où allons-nous ?
Tu n’y vas pas, toi, avec le dos
de la cuiller. Mais fort habilement, tu traces des pistes et tu ouvres des
chemins et, en excellent pédagogue
que tu as toujours été, tu
proposes de débattre d'une problématique encore fort à la mode dans certaines
contrées:
« Créationnisme » ou
« Evolutionnisme ». Elle pourrait, en effet, nous fournir quelques
éléments de réponse, si réponse il y a.
Ce que je
voudrais dire, en préambule, c'est que je n'ai jamais vu une Grenouille et une
Tortue être aussi en accord sur les sentiments
qu'elles portent au genre humain.
Quand la première s'extasie devant "le pays de merveilles" qu'est le
monde des hommes,
l'autre tombe d'admiration devant le "destin grandiose" de ces bipèdes.
Mais,
place pour l’instant à la discussion et, pourquoi pas, au désaccord dont
parfois jaillit la lumière; entrons
dans le débat
et avançons si l'on peut ; si l'on réussit à l'esquiver «en jouant avec
le mots » ou en faisant fi de son existence, ce qui ne me surprendrait
pas,
nous tâcherons d'en donner des raisons.
Au risque
de te faire sourire, je ne résiste pas à l’envie de commencer en émettant
certains doutes sur l'intérêt de cette controverse.
Tu dois te rappeler le peu
d'attention que j'ai porté, dans le passé, aux questions du genre: Sarco ou
Sego? Gauche ou Droite? Bien ou Mal ?
Humanisme
ou Surhumanisme? Et pourtant, il
faut bien se rendre à l'évidence : la pensée des humains s'organise
toujours en partant d'oppositions
ou de
contrastes. Nous voilà donc
aujourd'hui avec la question : Evolutionniste ou Créationniste? Elle ressemble
tellement à la fameuse controverse :
Science ou
Religion ?
Mes amis les dieux
A mon
corps défendant, j’ai été mêlée de près à la vie de certains dieux :
n'ai-je pas été, moi Kurma, le second avatar, la seconde incarnation de Vishnu
sur terre ( "descendu pour montrer la voie aux hommes, pour sauver
l'humanité" ). Comme tu l'as souligné récemment, Hermès a eu recours à
la partie
la
plus noble de notre individu, notre carapace chargé de tant de symboles, pour
charmer les dieux de l'Olympe de sa musique ineffable.
Il y a de
quoi être fier, n’est-ce pas ?
Compte
tenu de ces rôles prestigieux joués par mes ancêtres dans l’histoire de ces
dieux, je me sens autorisée à affirmer que les humains doivent à la religion,
les développements les plus significatifs de leur esprit. Les dimensions
exceptionnelles que leur vie intérieure a pu parfois atteindre, sont aussi le résultat
des exercices prodigieux auxquelles les religions ont assujetti leurs
esprits pendant des siècles. De sorte que leur reconnaissance devrait leur en
être infinie : ils leur doivent les formes de civilisations les plus
hautes, cela ne fait, pour moi, aucun doute!
La
religion : excellent exercice et peut-être prélude grandiose.
Dieu est mort
Mais ces mêmes
esprits se sont tellement émancipés, chemin faisant, qu'ils ont aussi réalisé
soudain les méfaits avec lesquels ces mêmes religions ont recouvert la terre
entière. Je ne te ferai pas l'injure de dresser pour toi, la longue liste de
ces méfaits. Heureusement, les pensées du siècle des lumières, la raison, la
logique, la science se sont progressivement imposées.
Et alors,
chez les européens, d’Europe ou d’ Amérique, les fameuses vérités
religieuses ont été tellement remises en question puis discréditées, que
d'aucuns ont oser affirmer que "dieu était mort". Cette assertion a
pu être comparée à la bombe d’un terroriste. Pour des monothéistes, elle
est de nature à remettre en question l'existence même de leur religion. Et
cela a bien été le cas, du moins dans certaines mesures et dans certaines
chaumières.
Comme tu
l’as signalé, la science et le rationalisme moderne avait déjà donné libre
cours à leur tendance iconoclastique en étalant une autre vérité, d’une
obscénité presque insoutenable : "L'homme descend du singe". Cette déclaration
peut être assimilée à une deuxième bombe lancée par une autre minorité
apparemment peu disposée aux concessions. C’était enfoncer le couteau dans
la plaie !
J’aurai
cru que ces deux actes terroristes spectaculaires allaient largement contribuer
à l'affaiblissement des religions et de leur pouvoir. Que nenni !
C'est là une erreur d'appréciation de ma part, de la vieille tortue
progressiste que je suis ; en effet, les religions continuent à promouvoir
les idées créationnistes établies avec force et depuis la nuit des temps,
dans des livres considérés comme sacrés par leurs adeptes. Comme tu
l'observes judicieusement, chère Grenouille, le Coran vient bien à la
rescousse de la Bible pour soutenir ces antiquités, je veux dire ces vérités
sacrés. Sacrés impliquant pour ceux qui les soutiennent, que leur contenu ne
peut être que la seule et unique vérité. Et pour élargir le débat, je
rappellerai que de nombreuses théories
créationnistes avaient déjà été élaborées dans les civilisations antiques
de l’Inde, de l’Egypte, de la Mésopotamie aussi bien que de la Grèce.
La vérité n’est pas le contraire de l’erreur
Il n’en
demeure pas moins que je persiste à relativiser l'importance de ce genre de
duels. Ils feront peut-être sourire dans quelques siècles, tout comme font
sourire aujourd'hui les anciennes et interminables discussions sur la virilité
ou la féminité du soleil, sur le sexe des anges ; tout comme peuvent paraître
enfantins, voire anachroniques aujourd'hui certains débats sur l'immaculée
conception, l'immortalité de l'âme ou la rédemption des pêchés. Après
avoir écrit de telles « balivernes» je sens le regard méprisant et
condescendant de grands Savants prêts à ostraciser et d’éminents Théologiens
brandissant l’anathème.
Et
pourtant, les mêmes erreurs que les rationalistes dénoncent avec véhémence
dans la pensée religieuse et sa manière d'assener des ”vérités », se
retrouvent dans les fondements de la pensée scientifique. Il ne fait pas de
doute que, dans la tête de bon nombre de bipèdes, la croyance à la vérité
scientifique s'est substituée à la croyance à la vérité religieuse avec une
aisance et une facilité déconcertante. Nous
avions vu, d’une manière analogue, quantité de « vérités » païennes
de l’antiquité, se revêtir des nouveaux habits de la chrétienté.
Certains
humains commencent à se rendre à l’évidence : leur monde n’est
qu’apparence et erreur. Mais ils devraient admettre que la vérité n’est
pas le contraire de l’erreur ; elle est une erreur dotée d’une
position particulière par rapport à d’autres erreurs. Aussi, souhaitons que
certains savants fassent preuve de modestie et cesse de traiter l’homme
religieux « comme un type inférieur et de valeur moindre ».
Un besoin de certitude
Mais la
substitution d’un mode de penser à un autre ne saurait surprendre dès lors
que l'on a bien observé, dans le grand public, au milieu des grandes masses,
cet impétueux désir de certitude qui a toujours prévalu chez les humains ;
de nos jours et plus que jamais, chez l’homme moderne, règne sous la forme de
la pensée scientifique et technique, ce désir presque éperdu de posséder
enfin quelque chose de stable et d'inébranlable. Ce n'est pas pour autant que
cet être va s'embarrasser d'une réflexion froide et honnête sur les
fondements véritables de la nouvelle certitude !
Car l'urgent est bien ce besoin d'appui, de béquilles pour soutenir la
prodigieuse, l’inavouable mais très humaine faiblesse qui conserve et
renforce les religions, les croyances et les convictions quelles qu'elles
soient.
Un question de volonté
Mais
comment les humains ne voient-ils que, dans toute cette affaire, la volonté
seule, fait défaut. Elle seule peut venir à bout de cette recherche avide de
croyance ; elle seule peut nous protéger du fanatisme et de ces effets dévastateurs.
Car c'est bien le fanatisme que s'avère comme l'unique force susceptible de
rassembler en de gigantesques troupeaux, ces bipèdes perdus dont il faut
concentrer les attentions et les intérêts
sur deux ou trois idées, pas plus ; celles-ci sont hypertrophiés, gonflées
comme des baudruches, avant d’être
inculquées à des moutons dociles.
Bien sûr,
il est possible que les humains ne soient pas tous
capables des efforts de cette volonté indispensable pour venir à bout
de ces crises, pour admettre enfin que le prodigieux monde des humains est le résultat
de juxtapositions interminables d'erreurs et de fantasmes. C'est bien parce que
je ne suis qu'une tortue que je me permets d'égratigner le sacro saint principe
sacré d’égalité: le degré de croyance nécessaire à la survie d'un être
humain est variable selon les individus, de sorte que les religions devront être,
pendant quelques temps encore, d'une grande utilité pour le développement de
l'humanité et la gestion de ses masses croissantes.
Un autre humanisme
Le troisième
humanisme dont tu parles, chère Grenouille, est à créer. Il le sera, tout
comme les deux précédents l’ont été d'ailleurs, par une petite minorité
de pionniers. Si je partage ta vision optimiste, j’hésite à donner une
importance décisive à une quelconque conciliation entre « Théologues »
et Scientifiques. Grâce à une volonté soutenue, ces pionniers, prenant appui
sur l'esprit scientifique et ses plus récentes conquêtes, donneront de
nouveaux buts aux hommes, mais cela prendra probablement de longs siècles.
Entre temps, il est vrai, il faudra bien s’accommoder, comme tu le dis, de période
transitoires et conciliatoires. Il n’est pas impossible que leur société de
consommation en soit une.
Mais ces
nouveaux penseurs ne parviendront à leurs fins que s’ils refusent d’ignorer
et de mépriser les formes de la pensée religieuse. De la même façon que
cette dernière n’aurait pu s’imposer si elle avait ignoré et méprisé les
signes et les symboles, les contes et les mythes de l’Antiquité. De même que
ces derniers n’auraient eu aucun sens pour l’homme, s’ils n’avaient pas
été édifiés en harmonie avec les archétypes et les instincts les plus
profondément ancrés dans l’inconscient, lequel nous ramène inéluctablement
à la grenouille, à la tortue ou au castor en passant par le poisson, le
serpent ou le scarabée.
Chemin
faisant, d'aucuns auront suffisamment élargi le champ de leur connaissance et,
pourquoi pas, auront enfin apporté des réponses provisoires aux deux énigmes
que tu as bien voulu poser. Et il y aura bien quelques impertinents, des adeptes
du gai savoir sans doute, qui ne feront aucun effort pour retenir leur rire homérique
et insolent.
Kurma
l’avatar
Ainsi parlait la Tortue le 8/08/07
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CAUSERIE 6 de Kurma l'Avatar de Vishnu en réponse à Mandeika
Chère Mandeika,
Pour commencer, je t’envoie
quelques précisions sur le sexe non pas des anges mais des dieux.
Voici ce que j’ai appris :
·
Vishnu : Il
s’agit d’un dieu. Il fait partie de la trinité hindou comprenant :
Brahma, ( le créateur) Vishnu ( le protecteur) et Shiva ( le destructeur). Son
épouse est la déesse Lakshmi déesse de la richesse ( La Terre est parfois
considérée comme son épouse).
·
Il eut dix ou douze
avatars dont le poisson, la tortue, le lion mais aussi Rama, Krishna et Bouddha
Dans un autre ordre d’idée, je
souscris entièrement à ton projet de créer un répertoire de citations
et de références bibliographiques concernant les enseigneurs dont nous
prendrions en compte la pensée
dans nos controverses. Je joins donc ma première liste d’ « annexes »
que je te laisse le soin de présenter sous la forme qui te plaira.
Pour ce qui est de condescendre à discuter avec une grenouille, je trouve que
tu exagères. Alexandre devait penser lui aussi qu’il condescendait à
discuter avec Diogène ; et loin de moi l’idée de me prendre pour
Alexandre; je me sens beaucoup plus d’affinité avec Diogène, bien que je ne
lui arrive pas à la cheville, au sens propre comme au sens figuré, car
son tonneau ressemble étrangement à la carapace qui caractérise notre espèce.
Ceci étant, le plus gros lièvre que tu aies soulevé, dans ta riche
missive me paraît être celui que tu appelles : Vérité. C’est à lui,
en tout cas, que je vais consacrer l’essentiel de ma réponse bien que les
autres pistes que tu ouvres soient aussi attractives et alléchantes.
Tu t’en souviens sans doute, nos
premiers débats ont porté sur le « masque ». Nous avons eu de
longs échanges sur ce sujet qui s’apparente fort à celui d’aujourd’hui,
n’est-ce pas ? Il me semble qu’il y a tout lieu d’être vigilant et
de se bien garder de parler de la même chose sous des mots différents. Sinon
nous ne progresserons pas et nous nous contenterons de brasser des opinions sans
clarifier ni purifier quoi que ce soit. Et cela serait bien regrettable pour des
gens qui, même s’ils ne font que bâtir des châteaux en Espagne, voudraient
au moins pointer leur doigt dans la direction de la prochaine Renaissance
humaniste.
Or qu’avons-nous fait lorsque nous
nous sommes acharnés à dénoncer les « masques » ? Nous avons
cité: Auguste, Néron, Pétrone, Sartre et Prévert…etc. Dommage
que nous n’ayons pas pensé à Ponce Pilate et à sa célèbre question à un
autre Grand Enseigneur : « qu’est-ce que la vérité ? ».
Il a du nous
échapper parce qu’il ne parlait, lui, ni de masque, ni de comédie. Et
pourtant ! Quelle belle question ?
Les
hommes haïssent le vérité
Convenons-en, nous sommes quasiment
tombés d’accord pour déclarer que tous les hommes tournent le dos à la vérité :
les poètes et les artistes, ceux qui vont « en société » comme
ceux qui vont « en politique », les religieux et les philosophes,
les penseurs et les garçons de café… Alors soyons honnêtes , disons-le plus
brutalement : les hommes haïssent le vérité. Elle est pour eux comme une
lumière trop cru qui ébloui, si bien qu’ils préfèrent se réfugier dans
l’incertitude, voire dans l’erreur. Et, comme tu le signalais fort
justement, nous ne devrions jamais oublier l’étymologie du mot «personne»,
lorsque nous parlons de quelqu’un ne serait-ce que pour louer sa véracité.
(Annexe-1)
Mais prenons un peu de recul : depuis Héraclite et son célèbre « Rien n’est , tout devient » ; depuis que l’on sait que tous les fondements de notre esprit scientifique : l’espace, le temps, la causalité, l’identité…, ne sont que des illusions, des erreurs extrêmement utiles ; depuis que l’on sait bien que le jugement consiste moins à croire que telle chose est vraie qu’à dire : « Je veux qu’elle soit vrai » ; depuis que nous n’ignorons plus que tout ce que contient notre intellect ne sont que des simplifications, des falsifications qui permettent ce que l’on appelle la « connaissance » ; depuis enfin que Schopenhauer nous a expliqué, en long et en large, que la première de toutes les « vérités » c’est que le monde qui nous entoure « n’existe que comme représentation» et que cette vérité « est plus générale que toutes les autres…: car celles-ci présuppose déjà celle-là » . Depuis ces temps, n’avons-nous pas mûri un peu, ne sommes-nous pas enfin prêts à devenir « adulte» et un peu plus sérieux, lorsque nous sommes entre nous et que l’envie nous démange de « laisser tomber quelques masques »?
« Si rien n’est vrai, tout est permis »
Cependant,
tu me dis: « Si rien n’est vrai, tout est permis ». Je trouve que
tu vas vite en besogne et donne dans le simplisme, ce qui ne veut pas dire que
tu es dans l’erreur. Pourquoi ne pas aussi déclarer: « Mais alors, ce
sera le règne du pessimisme de l’anarchisme, du nihilisme, … que sais-je
encore ! ». Non ! Remarquons simplement que, pour que tout soit
permis, il faudrait qu’il n’y ait aucune règle, aucune loi, aucun interdit ;
et cela est une autre question.
Il n’en reste pas moins que tu as en partie raison. Goethe lui-même va dans ton sens lorsqu’il s’en prend à Voltaire et s’élève contre « sa licence et son effronterie ». C’est ainsi qu’il dit : « Au fond, quelque spirituel que soit tout cela, le monde n'y a rien gagné; ce n'est pas là-dessus que l'on peut construire. Bien plus, c'est peut-être de la plus grande nocivité, puisque cela risque d'égarer les hommes et de leur ôter le frein nécessaire. »
C’est
peut-être le moment de souligner le fait remarquable que la « Nuit du
Quatre Août » n’a pas eu lieu dans le monde de l’esprit - pas plus
que dans celui des corps - où règnent une splendide inégalité et des privilèges
exorbitants. Par conséquent, réjouissons-nous ou plaignons-nous, mais surtout
profitons de ces privilèges qui nous ont été impartis! Le « rien
n’est vrai » n’est accessible, pour l’instant, qu’à certains
esprits laborieux, courageux, effrontés, téméraires. Et ces esprits-là
savent, en général, s’imposer les règles qui leur sont nécessaires. Le
troupeau n’a pas à entendre de pareilles « sottises», comme dirait
l’autre.
Libérer son esprit
Certes ! Nous, nous ne sommes ni
de grands poètes comme Goethe, ni de grands philosophes comme Shopenhauer. Mais
rien ne nous empêche d’essayer de les comprendre, et lorsque nous y arrivons,
de les contredire ou de partager leur vues. En ce qui me concerne, je
m’accommode fort bien de mon rôle de penseur besogneux, essayant, avant
qu’il ne soit trop tard, de m’extraire autant que faire se peut, de cette
gangue de jugements moraux dans laquelle le sort m’a jeté, et recherchant
parfois une oreille charitable, tolérante et accueillante comme la tienne. Nous
sommes sans illusion, nous savons que nous ne sommes que de pauvres hères nous
efforçant de libérer nos esprits ; et je suis convaincu que dans la
mesure où nous y parvenons, nous contribuons à la naissance de cette troisième
Renaissance humaniste que tu appelles de tes vœux. Et cela est très important !
Supposons donc que nous soyons
d’accord sur la façon de considérer la « vérité ». Nous serons
prudents et dirons, pour reprendre ton expression, que le consensus pourrait se
faire sur « la mise en doute
de l’existence d’une Vérité absolue et stable ». Nous n’allons
tout de même pas être des alarmistes pessimistes au point de déclarer que
nous avons là, une nouvelle bombe de terroriste. Non, crois-moi, il n’y en a
qu’une et d’aucuns l’ont déjà parfaitement identifiée : « Dieu
est mort ». Mais la taille de l’engin est énorme, si bien que ses déflagrations
et ses effets ne se sont pas encore fait sentir pleinement sur notre terre.
Or, dieu c’est la vérité, pour celui qui a la foi ; pour lui, dieu c’est
la vie, la vraie. Il n’y a pas de vérité plus complète que dieu, dieu est
la vérité éternelle et infinie. Donc une seule bombe mais une énorme déflagration
en cascades et des conséquences incalculables et difficilement prévisibles. Et
la Vérité n’est pas épargnée.
La
capacité de métamorphose
L’essentiel
dans la recherche de la vérité semble être dans la volonté d’accroître
ses connaissances ou d’en acquérir d’autres ; or chaque connaissance
nouvelle nous transforme, les bons pédagogues le savent très bien. Ce
pourrait-il alors que la vérité ne soit qu’un processus ? Ma pensée me
mène tout naturellement vers le concept de métamorphose qui t’est si
cher, à toi l’Avatar distingué de têtard. Il me semble bien que l’esprit
libre est celui qui sait vivre pleinement sa capacité de métamorphose et en
tirer le meilleur profit. Et Zarathoustra n’a pas manqué de nous rappeler que
la vérité pour un chameau est très différente de celle que le lion recherche ;
quant à cette dernière elle est loin de s’apparenter à celle dont se
nourrit l’enfant ?
Les « enseigneurs » pourraient bien être
les mieux placés pour nous parler de ce processus-métamorphose. Je ne
connaissais pas l’enseigneur dont tu me parles dans ton message. Cependant
j’apprécie son petit poème qui au fond contient l’essentiel de la réponse,
si réponse il ya, aux deux questions lancinantes que tu te poses de nouveau :
quelle est notre origine et quelle sera notre fin ? Oui certainement :
« Tout ce qui
est composé sera décomposé
Tout reviendra à ses racines ;
La
matière retournera aux origines de la matière… »
Quelle
gigantesque métamorphose !
Le suprême
paradoxe de la pensée
A mon humble avis, tu devrais te satisfaire de cette réponse, car il est épuisant et vain de se poser des questions sur des sujets qui ne sont pas accessibles à notre pauvre et misérable intellect. Et si tu ne cèdes pas à mon injonction de reptile, je te menacerais de te jeter en plein visage une pensée de Kierkegaard. C’est pour moi la menace suprême car j’ai le plus grand mal à ingurgiter la prose de ce philosophe. En tout cas, je considère que tu l’auras voulu, et voici son axiome redoutable et troublant: « Le suprême paradoxe de la pensée est ainsi de vouloir découvrir quelque chose qui échappe à son emprise »
D’où, je suppose, le terrible
Sphinx et ses énigmes. Puis vint enfin Œdipe !
Soyons
sage et restons encore un peu avec Yeshoua
qui doit inclure dans son « tout » l’esprit des humains aussi
bien que celui de tous les êtres vivants qui en auraient un. A l’écart, se
tiendrait alors la Volonté, cette force ou encore cette énergie que l’on
voit à l’œuvre dans tout l’univers, dans la matière comme dans le monde
organique. Quand à la petite volonté humaine que tu évoques, elle n’émane
ni de l’esprit, ni du cœur. Elle doit être, d’ailleurs, à la grande
Volonté ce que notre petite raison est à la Grande Raison.
L’esprit
humain, lui , n’est qu’un des derniers instruments du corps, une de
ses dernières créations, un de ces avatars devrais-je dire, peut-être un
simple incident, Et la bonne
question, certes sans réponse, est de savoir si cet outil se
développera pour devenir un organe fiable, durable et efficace. Il est
tellement fragile pour l’instant, qu’il pourrait bien disparaître sans pour
autant que l’espèce humaine ne disparaisse elle-même. Les tortues et le
grenouilles auraient alors, sans doute, un petit sourire ironique et de
soulagement, inquiètes qu’elles sont parfois de voir l’usage peu rassurant
que les humains font de cet outil. Les fourmis et les abeilles seraient, elles
aussi, soulagées, je n’en doute pas ; elles pourraient se sentir rassérénées
de voir que leurs organisations sociales semblent établies sur des bases plus
solides qu’elles auraient pu le croire.
La
recherche de la vérité ne serait qu’un prétexte
Mettons
un terme à ces divagations de chélonien
et revenons à nos moutons. Je te vois mettre en cause le « simplisme».
Après avoir « nourri envers moi des pensées laïcistes simplistes »
tu n’as pas hésité à me coller l’étiquette de matérialiste athée revêtant,
toi, le masque de « spiritualiste œcuménique ». Cela fait beaucoup
de ces « ismes » vis-à-vis desquels je deviens de plus en plus
allergique. Mais il faut bien vivre en société, n’est-ce pas ?
Quoi
qu’il en soit tu reviens ensuite à ce simplisme que tu fustiges, cette fois,
en le rendant responsable de la guerre qui sévit entre créationnistes
et évolutionnistes.
Mais
quelle importance toutes ces guerres picrocholiennes peuvent-elles avoir ?
Les humains se sont battus pour de plus grandes stupidités: l’âme
immortelle, l’immaculée conception, le sexe des anges… Pour quoi ne se
sont-ils pas battus, au fait ?
Il se pourrait que « tout ce sur quoi l’œil de l’esprit a exercé sa sagacité et sa profondeur » ne soit pas la recherche de la vérité mais ne soit « qu’un prétexte à cet exercice, un objet de joie, une occupation d’enfants et de grands enfants. » Je trouve très profonde et séduisante cette idée que Nietzsche a exposée dans un de ses aphorismes que je joins dans ma liste de citations avant de la clore. Dans ce texte, la recherche de la vérité est présentée comme un véritable processus, un jeu sans fin avec lequel l’homme s’amuse comme un enfant qui ne recherche, avec ce jouet original, que son propre plaisir.
Alors tu comprends bien qu’il ne
faut pas trop leur en vouloir, à certains de ces hommes, lorsqu’on les voit
chercher à se réfugier dans ce que tu appelles le «simplisme». Et
n’est-ce pas déjà ce qu’ils ont fait en construisant cette fabuleuse
forteresse de logiques, de systèmes, de lois et de principes
qui constitue le monde de la science, temple de la vérité, s’il en
est ?
Place
à la Renaissance humaniste
Je
pense que c’est sur ce chapitre du simplisme que j’essaierai de sortir de
cet écheveau quelque peu embrouillé que nous essayons de dénouer. C’est
bien le propre de toutes les discussions de ce genre : on sait d’où
l’on part, puis le temps passe et lorsque l’on se retourne, le rivage est là-bas
bien loin derrière.
L’idée qui aura ma préférence
pour cette conclusion est que nous devons être assez sage pour entretenir,
au niveau individuel et, encore plus, au niveau des sociétés, un espace où
les croyances et les erreurs conserverons toute cette vigueur indispensable à
la vie ; cette vie que nous pouvons ensuite « employer au service de
la vérité ».
( Annexe-6)
Pourtant, s’il est une condition nécessaire
au développement de cette troisième Renaissance humaniste, c’est
certainement que nous sortions enfin de notre moderne « moyen âge »
en acceptant sans réserve l’idée de l’empereur Auguste : « comœdia
finita est !». Mais personne n’est obligé d’applaudir!
Ainsi parlait Kurma l'Avatar de Vishnu le 1er octobre 2007
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CAUSERIE 7 de Kurma l'Avatar de Vishnu
en réponse aux réflexions du Castor le 10/09/07
Cher Castor,
Je te remercie pour tes réflexions du 20 septembre. Elles ont croisé
mon message du 1er octobre dans lequel je m’efforçais de répondre
à mon amie Mandeika
si angoissée par « les questions premières et dernières
».
Ta comparaison de la terre avec la carapace de mon espèce m’a émue
et troublée en même temps. En tout cas elle m’a rappelé
l’aimable et flatteuse observation
de Mandeika qui disait, dans une de ses premières causeries :
« Tu dois ta mémoire humaniste à ta longévité
et à une exceptionnelle faculté : celle de pouvoir à volonté
rétracter ta tête sous le dôme de tes deux écailles
dont l’une, carrée, est symbole de la Terre et l’autre, ronde,
celui du Ciel. »
Tu poursuis, aujourd’hui, la comparaison en déclarant que : «
la Terre est pour les êtres vivants et morts ce qu'est pour toi ta carapace:
abri, refuge, repos, bénédiction, lieu paradisiaque. »
Je peux t’assurer que, pour ma part, je ne maltraite pas ma carapace au
même point que les hommes maltraitent la terre qu’ils sont en train
de transformer en enfer. Et je me réjouis d’avoir anticipé
tes justes remarques, en jugeant sévèrement l’esprit humain
et certaines de ses soi-disant réalisations, dans mon dernier message.
Je lis dans ton courrier comme une invitation à faire preuve de plus
de sévérité encore. Sans hésiter et avec plaisir,
je te rejoins dans tes récriminations :
si j’ai dit que « les tortues et le grenouilles se montrent souvent
inquiètes de voir l’usage peu rassurant que les humains font de
cet « outil »… qui pourrait bien disparaître sans pour
autant que l’espèce humaine ne disparaisse elle-même »,
je suis prêt à ajouter que cet « instrument », souvent
si mal utilisé, pourrait être
la cause de la disparition pure et simple de l’espèce humaine mais
aussi d’une grande partie de la matière organique, autrement dit,
de la vie.
La terre, elle, sera toujours là. Ceci-dit au risque de décevoir
nos frères humains dont beaucoup associent à leur propre disparition,
la disparition non seulement
de la terre, mais du monde. Quid des espèces végétales
et animales déjà si mal traitées. Quelle modestie !
« Vanitas vanitatum homo ! »
Quant aux fourmis et aux abeilles, je laisse volontiers divaguer mon imagination
et accepte très bien l’idée qu’elles ont depuis longtemps
dépassé le stade
de développement des humains, pour ce qui est de l’esprit qu’elles
semblent tenir « en laisse ». Elles se seraient rendu compte soudain
des énormes dangers
que ce pseudo-organe aurait fait courir à leur espèce et à
son avenir ; elles l’auraient alors sacrifié et remplacé
par l’épanouissement extraordinaire de certains
de leurs instincts combien plus efficaces. Grâce à eux, elles seraient
notamment parvenus à établir des systèmes sociaux bien
plus stables et pérennes que ceux
de certains bipèdes, si fiers de leur science politique et socio-économique.
L’organe en question aurait dépéri et seraient devenu un
grossier accessoire.
Mais tu n’es pas obligé, cher Castor, de divulguer mon histoire
qui s’apparente plutôt à un conte ; à moins qu’il
ne soit un mythe que les abeilles et les fourmis se transmettent de père
en fils et de mère en fille, bien évidemment. N’en dit rien
aux évolutionnistes car ils pourraient être déstabilisés
et plongés dans un doute cruel et angoissant ; et « dieu sait »
à quels extrêmes l’angoisse existentielle conduit parfois
le cerveau des hommes ; je te suggère la même discrétion
vis-à-vis des créationnistes qui du haut de leurs convictions
et de la certitude que l’esprit est un attribut divin, ne verraient pas
d’un bon œil de le voir traiter comme un vulgaire appendice.
Quoi qu’il en soit, ce ne sont ni les fanatiques religieux, ni les fanatiques
philosophiques qui nous aideront à sauver la planète qui, encore
une fois, nous survivra vraisemblablement. Ils ne sont là que pour nous
pousser à donner une réponse à des questions pour lesquelles
ni croyance ni connaissance ne sont adéquates.
En pendant ce temps la maison brûle !
Que vive l’indifférence vis-à-vis de la croyance et du prétentieux
savoir sur ces questions énigmatiques ! Et occupons-nous, comme tu le
souhaites, de ce qui nous est proche et urgent. Enfin, pour rassurer, s’il
en était besoin, mon amie Mandeika, j’ajoute que si je dois, un
jour, choisir entre l’Esprit-appendice et la Troisième Renaissance,
c’est pour cette dernière que j’opterai sans hésiter.
Amitiés,
Kurma l’avatar.
Ainsi parlait Kurma
l'Avatar de Vishnu le 17 octobre 2007
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CAUSERIE 8 de Kurma l'Avatar de Vishnu en réponse à l'intervention de Il Lupo Francesco
Il
Lupo,
Ce
poème est très beau en effet. Je me demande d’ailleurs si François
d’Assise ne flirtait pas un peu avec la théorie des quatre éléments.
Il prenait ainsi sans doute le risque de s’afficher avec
certains penseurs du monde grec païen mais aussi avec celui des
alchimistes et autres penseurs ésotériques aux idées jugées peu
convenables par certains chrétiens.
Mais comment aurait-il pu être suspecté d’hérésie, lui qui
« suivit dans sa vie
les préceptes de l'Évangile, à la lettre » !
Il
a été canonisé dès 1228
par l'Eglise catholique romaine.
Il n’a certainement jamais couru le risque de finir comme Giordano Bruno. Lui,
a été « mis nu mais avec un mors
l'empêchant de parler
sur le Campo Dei Fiori et supplicié sur le bûcher, le 17 février
1600”.
Si
je pouvais parler de l’économie de l’esprit, dans le sens où l’on
parle de l’économie du corps humain pour désigner l’ensemble
de ses organes et leurs fonctions ainsi que la manière dont ils sont reliés
entre eux, et dont ils se développent et évoluent, je dirais la chose
suivante :
Au
niveau du peuple, l’esprit a besoin de la religion qui demeure, il faut
l’admettre, la méthode la plus pratique pour interpréter et représenter
le monde.
La conception scientifique constitue une autre solution, une autre voie, plus
récente, presque moderne. Mais le passage de l’une à l’autre, oblige à
exécuter
un énorme saut, un mouvement dangereux,
risqué et sans doute peu recommandé pour quelques-uns.
En effet, qu’offre la pensée scientifique pour remplacer des concepts comme
« le salut de l’âme », « le péché originel »,
« la vie éternelle » ou « l’immortalité » ?
Pas grand-chose ! « Mais,
doit penser le savant, faut-il vraiment les remplacer ? »
Dans cette économie, il devient de plus en plus clair, que nous avons besoin
de pensées intermédiaires, de transitions. C’est, en tout cas, ainsi que
je considérerai le beau poème de Saint François d’Assise.
En somme, l’art ne constitue-t-il pas déjà
pour le peuple, « ce succédané de la religion » si nécessaire
au développement de l’esprit ?
Il est lui aussi de nature à apaiser, à rendre plus léger le fardeau
de la vie.
Que
l’art joue donc ce rôle ! Et il le joue fort bien, d’ailleurs. Au
fond, que fait l’artiste ?
Il ne fait que créer un monde qui
lui convient. Il rend ainsi belles et attrayantes les choses qui ne le
sont pas forcément.
Mais, ne se comporterait-il pas de la même façon que l’homme
religieux qui craint d’affronter le vrai monde, la vie bien souvent, et
va se réfugier
dans son monde qu’il crée de toute pièce. Les deux font tout ce qu’ils
peuvent pour éviter de faire face à la vérité.
Et si l’homme religieux n’était qu’une catégorie bien particulière
d’artiste ! ?
En
pendant ce temps-là, un peu de répit serait accordé à l’homme de la
connaissance qui a bien besoin de
calme et de réflexion
pour ajuster sans cesse ses fragiles théories, en évitant les chausse-trapes
des pseudo sciences, ainsi que les discussions
et controverses
qui ne le concernent pas.
Permets-moi,
pour terminer, de citer un grand penseur que ce débat « créationnisme
ou évolutionnisme» aurait sans doute fait sourire.
Cette pensée me paraît s’insérer à merveille dans le contexte de
notre discussion d’animaux savants. Car nous le sommes, n’est-ce pas, Il
Lupo ?
« Prométhée
ne devait-il, par une sorte de délire, s’imaginer d’abord avoir dérobé
la lumière, et devoir expier cette action – pour enfin découvrir
qu’il avait créé la lumière par son désir même de lumière,
et que non seulement l’homme, mais aussi le dieu étaient l’œuvre de
ses mains,
de l’argile façonnée par ses mains? Le tout rien que des images de
l'artiste en images? – de même que l'illusion, le vol, le Caucase, le
vautour
et toute la tragique prometheia de tous les hommes de connaissance? »
Nietzsche ( Gai savoir § 300)
Salut
animal ! Et bienvenue dans notre petit groupe !
Kurma
La Tortue
Ainsi parlait Kurma
l'Avatar de Vishnu le 28 novembre 2007
en réponse à Il Lupo Francesco