Chère Tortue
Tu veux, peut-être, savoir comment j'ai évolué et si je me suis bien développé
au cours des millénaires.
Ce n'était pas difficile.
Au début je me déplaçais à quatre pattes.
Maintenant je me tiens debout.
Au début je me nourrissais de plantes et de viande en vue de survivre.
Maintenant je tue des animaux pour me sentir bien à l'aise, le ventre plein et
l'âme en fête.
Au début je poussais des cris indistincts exprimant peur ou joie.
Maintenant je ne cesse pas de parler, d'une voix changeante selon le cas, en
faisant un grand bruit autour du monde,
tel un Parlement.
Dois-je continuer pour te convaincre de mon évolution parfaite?
Non, n'est-ce pas, car tout est visible, irréductible, crédible.
Moi qui suis omnipuissant, je peux transformer ta copine la Grenouille en un
plat délicieux et coûteux et ta carapace- en un objet laqué décorant les
vitrines des snobs riches.
Tu vois, je peux tout- créer, dévaster, aimer, détester. Je maîtrise
l'Univers. car j'ai Evolué, je ne suis pas comme toi,
une simple Tortue, connue pour sa fidélité naïve et la lenteur de ses pattes,
au lieu de quitter sa maison et se mettre derrière le volant d'une mercedes.
Dis-moi, chère Tortue, me suis-je bien développé? Les têtes savantes disent
Oui, car j'ai inventé la roue, l'électricité, Internet.
Bravo! Flatté et confus à la fois, je continue: la bombe atomique, les
gratte-ciel et l'aliénation, car l'argent me fascine avec le tintement de son métal
et le froissement de son papier en soie et me rend sourd aux souffrances des
souffrants.
Est- ce que tu sais où nous allons, moi, mon fils, son fils? Car je le sais-
vers un point final après lequel il n'y a plus de développement, mais là,
l'Evolution continue. Vers ce point final, je ne voudrais aucunement m'approcher
triste, déçu et insatisfait.
Alors, quoi faire? Accepterais-tu de te rejoindre pour retrouver chez toi ce que
je n'ai pas eu au cours du temps, tout pressé de me développer de plus en
plus?
Je voudrais très fort imiter ce que Mark Twain avait fait:
" Quand les brutalités des hommes m'auront dégoûté
suffisamment, j'irai
chez les animaux.
Là, je chercherai l'humain."
Ainsi parlait le Castor le 25/04/07
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Réponse de la Tortue le 25/05/07 :
Cher Castor,
Merci pour ton message. Je pensais que, sur ce petit forum, nous resterions entre nous, les animaux. Alors, je me suis dit : « Tiens ! Un castor ! Le point de vue d’un mammifère vivipare n’est certainement pas à négliger ». Mais j’ai vite compris que ton nom m’a induite en erreur. Que je sois dans l’erreur ou dans la vérité, je ne parlerai ni de masque ni de simulation aujourd’hui. Mon amie la Grenouille et moi avons déjà noirci pas mal de papier sur le sujet, bien que nous ne l’ayons pas épuisé, loin de là.
D’ailleurs, tu soulèves tellement de questions importantes dans ta lettre, que je n’ai que l’embarras du choix.
Je concéderai, bien volontiers, que l’évolution de l’homme a été extraordinaire, ces temps-derniers. Cependant, cette station verticale dont tu es très fier, me semble bien précaire : ne le voit-on pas débuter sa vie à quatre pattes et la terminer sur trois. Bipède, il l’est sans doute pour de très brèves années. Entretemps, il a appris à parler, c’est vrai. Et cela constitue certainement un grand moment de son histoire. Le point de départ, sans doute, de l’Histoire Universelle comme vous l’appelez en toute simplicité. Juste quelques petits millénaires pourtant. Il a aussi inventé l’écriture. Là, je ne résisterai pas à l’envie de te raconter cette légende chinoise sur l’origine de l’écriture. Comme tu le sais, sans doute, les chinois furent les premiers terrariophiles au monde.
Voici ce que dit cette légende. Lorsqu’elle est exposée, pendant quelques minutes dans le feu et les flammes, notre carapace, présenterait des craquelures et des fêlures remarquables dans lesquelles les savants et les devins ont vu des symboles qu’ils se sont empressés de transcrire. Ces motifs seraient à l’origine des premiers idéogrammes qui ont, peu à peu, donné naissance à tout le système d’écriture chinois. Par ailleurs, les formes des écailles, sur notre carapace, auraient inspiré les devins dans l’élaboration de dessins magiques sur la base desquels furent représentés les chiffres. Si tu veux bien : rendons à César… !
Je n’ai aucune difficulté à admettre que vous êtes devenus « tout puissants ». Et la liste des exploits que vous avez accomplis est sans fin. Je trouve bien réduite celle que tu me présentes, mais je mets cela sur le compte de ta modestie qui contraste avec la prétention et l’arrogance du genre humain sur notre terre. Ton espèce est convaincue qu’elle est le point d’aboutissement, le but et la raison d’être de l’Evolution. Mais quel délire ! Quelle folie ! Permets-moi aussi de douter de la perfection de cette évolution. L’homme moderne me paraît plongé, de nos jours, dans une confusion inouïe, et le chaos qui semble régner dans son esprit est indescriptible.
J’aimerais maintenant te donner mon avis sur cette irrépressible envie que tu éprouves de « retourner à la nature ». D’après moi, tu es là en pleine utopie. Dis-toi bien que c’est fini ! Et certaines religions l’on parfaitement bien expliqué : que ce soit la faute à un quelconque reptile, un lointain cousin, ou à une quelconque pomme, un vulgaire végétal, il n’y a plus rien à faire ! Le « paradis » est perdu et bien perdu ! La religion, la connaissance, la science, mais aussi le langage, l’écriture, la conscience, …toutes ces chaînes ont accompli leurs effets : l’homme ne saura plus jamais se conduire comme un animal. Mais il ne devrait pas, pour autant, fausser le rapport qu’il a établi avec l’animal et la nature. D’ailleurs ne sommes-nous pas tous des produits de cette nature ?
Il est une grande chose que nous partageons avec vous: c’est la vie. Et si l’animal a, en général, gardé tous ses instincts de vie, l’homme semble avoir perdu les siens. La brutalité, par exemple, qui semble te préoccuper, fait partie de la vie tout comme la violence, la cruauté, la perfidie, la méchanceté, l’envie de détruire. Les animaux paraissent mieux gérer tous ces états d’âme que l’homme ; lui, il préfère nier leur existence quitte à les voir exploser soudain provoquant des hécatombes stupides et inutiles
Et tu n’as nullement besoin de te rendre chez les animaux, comme le suggérait Mark Twain, recherche ce que tu crois avoir perdu, chez toi, en toi : tu y trouveras l’humanité et l’animalité. Votre problème c’est que vous vivez une époque de construction d’énormes masses d’unités interchangeables : elles sont réduites au rôle de fonctions. Noyé dans ces masses, l’homme moderne est devenu fatalement trop grégaire. L’individu doit se réveiller, s’affirmer, se construire, « devenir ce qu’il est ». Certes, il ne peut le faire qu’en sortant de la norme, de la masse, et c’est bien là qu’est la difficulté. La tâche est énorme, l’ouvrage est à remettre sans cesse sur le métier, pourtant le résultat est souvent un chef d’œuvre, le Grand Œuvre peut-être. Et ce sont ces chefs d’œuvre invisibles comme des astres lumineux trop lointains qui éclairent le chemin à suivre par l’humanité pour laquelle je nourris, moi la tortue, les plus grandes ambitions.
S’il parvient à atteindre ce niveau, ce n’est pas « triste, déçu et insatisfait » que l’homme s’approchera de ce point final que tu évoques, mais content d’avoir construit ce petit pont que ses fils et ces petits-fils pourront emprunter,un jour, pour construire l’indispensable homme de demain.
Cordialement,
Kurma
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Réponse du Castor le 14/06/07 :
Chère Tortue,
Ta légende pour les lettres chinoises m'a beaucoup intéressé.
Seulement, toi et moi, nous parlons des langues différentes et il est possible que je n'aie pas compris quelque chose.
Saint-Exupéry nous avait dit que la "langue est une source de malentendus". D'où un traitement faux de la légende.On se demande:"Faut-il brûler la carapace sèche pour en obtenir des lettres éclaircissant l'esprit? Ce serait la question que la légende suggère.
Je dirais: Oui. Au nom de l'éveil spirituel, tout et permis, y compris les actes destructifs,.
car, après cet éveil, arrive la liberté totale: morale, physique, personnelle, sociale.
C'est pourquoi j'ai aimé la légende.
A mon tour, je voudrais te raconter une histoire bouleversant profondement notre
communauté de castors. Elle est triste à mourir et nous fait pleurer tous,
surtout nos petits.
La voici:
Un après-midi, au coucher du soleil, un Berger jouait de la flûte en regardant
son troupeau de brebis se reposer après le pâturage. Un peu à l'écart il y
avait un petit mouton qui bêlait sans cesse et ses larmes couvraient tout son
visage.
Le Berger demanda:"Pourquoi pleures-tu, mon petit mouton?" Celui-ci expliqua: "Te souviens-tu, Berger, il y a dix jours, le fleuve est arrivé trop fort, le troupeau fut coincé sur l'autre rive,tu étais juste en face, tu criais, hurlais, suppliais le bon Dieu que le torrent n'entraîne pas le troupeau dans ses eaux violentes. Ce fut alors ma mère Rogoucha
qui ramassa toutes ses forces et eut le courage de faire passer le troupeau par les eaux bouillonnantes. Ma mère, elle , sauva le troupeau.
Tu attendais sur la rive opposé, sans plus de forces, mais heureux, et embrassais tous les brebis l’une après l'autre. Et à travers les larmes, tu as dis à Rogoucha:
" Je vais couvrir tes cornes d'or et tes pattes d'argent"
Seulement, le lendemain, sont
venus les marchands de viande, et tu leur as vendu Rogoucha. C'est pour
cela que je pleure maintenant. pour ma mère vendue aux bouchers"
Le Berger resta muet , immobile, consterné. Il interrompit sa musique et sa flûte
ne sonna plus jamais. Toute la forêt retentissait des bêlements prolongés du
troupeau."
C'est l'histoire.
Tu comprends maintenant pourquoi
je t'avais parlé de Mark Twen, pourquoi je pense que les animaux sont
plus humains et que c’est là qu’il faut chercher le remède pour nos
blessures. Qui choisis-tu, le Berger ou Rogoucha? Et qui est le plus détestable,
le berger ou le marchand ? Tu voterais pour Rogoucha, j'en suis sûr,
repliquant tout de même que le Berger devrait assurer son existence. Mais,
quelle serait cette existence assurée contre noblesse, abnégation, générosité,
courage? Quand il"va se réveiller, s'affirmer, se construire, devenir
ce qu'il est, se détachant de la masse", comme tu dis,s'il a besoin de
ressources matérielles?
Le
berger, connaît-il le prix de la gratitude?
Tu me répondras, j'espère, comme tu voudras.
De toute façon, tu es dans une position favorable, grâce à ta carapace solide.
Tu sais, mes poils me rendent vulnérable,
donc, plus facile d'être convaincu et neutralisé en cas d'avis opposé. Soit.
Chacun continuera son chemin- tu croiras en l'homme, moi, j'en suis ,
malheureusement désillusionné. Ainsi va le monde, dans un accord imparfait.
Heureusement...
A bientôt.
Le Castor
Ainsi parlait le Castor le 14/06/07
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