Le moment est venu de dire aux Européens

pourquoi ils sont européens

Charles-Olivier Carbonell *

in LE MONDE du 1er février 2000

 

L'EUROPE PATRIE

Patriotisme et appartenance

L'Europe des patries, tel est le slogan (et le fonds de commerce) de ceux qui s'appellent aujourd'hui les "souverainistes". On ne saurait nier qu'il exerce un certain attrait sur une partie non négligeable de l'opinion et donc de l'électorat. Tout porte à croire, en effet, que l'être humain éprouve un très fort sentiment d'appartenance (qualifié de sentiment "identitaire" dans le langage actuel) et qu'il éprouve comme un vertige à l'idée qu'il pourrait perdre ses attaches. Pour l'homme moderne, la patrie a remplacé la tribu. A certains égards, sur le plan affectif, en particulier, elle joue plus ou moins le même rôle.

Les hommes ont besoin d'une patrie.

Ce besoin pose aux Européens un problème que nous ne pouvons simplement contourner et qui appelle, de notre part, des éléments de réponse.

Peut-être pourrions-nous tenter d'ébaucher ici, dans notre optique, une rapide analyse de ce phénomène qu'est le patriotisme.

Peuples et individus craignent souvent que leur identité ne soit menacée par les influences conjuguées de l'unification européenne et de la mondialisation. Ils voient s'estomper le cadre national dans lequel ils ont vécu jusqu'à ces derniers temps, où ils se sont, plus ou moins volontairement, laissé enfermer, car, en un sens, la stratégie des classes dirigeantes a longtemps été de renforcer le sentiment d'appartenance, et, à cette fin, d'enfermer pour régner. La patrie prison que l'on voulait faire croire à nulle autre pareille, et dont les peuples ne s'évadaient que pour faire la guerre au voisin ou aux peuples à coloniser, ou encore pour subir les humiliations de l'émigration.

Dans nos pays, la patrie n'est plus ce qu'elle était. Souvent, nous prenons un certain recul, comme semble le prouver l'utilisation plus fréquente du terme "franchouillard" qui témoigne d'un certain esprit critique par rapport à notre propre communauté nationale. Le patriotisme exalté jusqu'au chauvinisme a été trop exploité par les classes dirigeantes et a conduit à la boucherie de 14-18, à une autre guerre mondiale, et, de ce fait, à l'abaissement de l'Europe. En échange, il sévit encore sous des formes virulentes dans certaines régions du continent, comme le montrent souvent les actualités.

De nos jours, ce rapport n'est pas exempt de malaise. Quelles relations les Européens doivent-ils entretenir avec leur patrie identifiée à l'Etat national (problème qui a obsédé l'Allemagne après 1945) ou identifiée à une ethnie ? Aujourd'hui, les peuples et les individus s'interrogent. Sentant plus ou moins clairement que les liens nationaux se desserrent, ils ont souvent tendance à se replier sur le cadre ethnique ou régional (Espagne, Italie). Et les "souverainistes" ne manquent pas d'exploiter ce phénomène, faisant

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*Auteur de Une histoire européenne de l'Europe, Mythes et fondements (éditions Privat)

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appel, au delà des pulsions les plus suspectes, aux différents sentiments associés à la notion de patrie : glorification des grandes heures du passé, revendication d'une différence, voire d'une supériorité, fierté et nostalgie, affirmation d'une solidarité entre compatriotes (avec les "pays"). Le "souverainisme" s'adresse directement et puissamment à l'affectivité.

Un rapprochement s'impose : la comparaison entre famille et patrie (qui prend un écho particulier pour la France des années 1940). Cette comparaison nous paraît équivoque. La famille, on en sort pour accéder à la société. Et le repli sur soi est malsain. On ne sort guère de la patrie. C'est un nid mais aussi, nous l'avons dit, un ghetto. La patrie devient vite une mère abusive.

Le patriotisme repose sur l'amour de la terre natale et, par extension, sur l'attachement au cadre (national) dont cette terre dépend. Il a longtemps eu - et il a encore bien souvent - pour corollaire un sentiment de méfiance, voire d'hostilité à l'égard de cette créature étrange, l'étranger. Il a fait jouer le vieux réflexe qui nourrit la xénophobie : la peur de l'autre, entretenue par les guerres et les exactions de toute sorte. A tel point qu'un écrivain anglais, Samuel Johnson (1694-1773) a pu affirmer "Le patriotisme est le dernier refuge d'une canaille". Nous lui en laissons la responsabilité.

L'enseignement lui-même y a contribué, dans la mesure où il a toujours mis l'accent non seulement sur les torts historiques de l'autre et sur la partialité revendiquée ("My country right or wrong") mais aussi sur les différences et non sur les ressemblances, en partie parce qu'elles étaient plus pittoresques. A l'école, comme dans les médias, on va souvent au plus facile. Exemples parmi les moindres: l'Anglais est différent de nous parce qu'il boit du thé, l'Allemand, parce qu'il boit de la bière, etc., etc. Force est de reconnaître que le patriotisme, même dans ses formes les plus xénophobes, est, et surtout a été, une création de l'école. Tout au moins, elle l'a véhiculé, exacerbé, bien que certains maîtres l'aient fait à leur corps défendant (cf, pour rester chez nous, le livre de lecture de la génération d'avant 1914 "Le tour de France de deux enfants", qui distillait la germanophobie et préparait la jeunesse au massacre. Le bourrage de crâne correspondant se pratiquait, bien entendu, de l'autre côté du Rhin.

De même, les médias, français en particulier, quand ils parlent de l'étranger, mettent plus volontiers en relief ses caractéristiques négatives, ses faiblesses (A en croire notre télévision nationale, l'Espagne ne fait guère autre chose que de tuer des gardes civils, l'Allemagne fourmille de néo-nazis, les Italiens sont livrés à la pagaille et à la mafia, etc., etc.) Sans doute ces messieurs de l'audimat en sont-ils restés à la vieille formule du chauvinisme qui consiste à abaisser l'autre au lieu d'essayer de s'élever soi-même.

Certes, en Europe occidentale, le patriotisme est de nos jours moins agressif. La xénophobie existe toujours (nous l'avons rappelé ci-dessus), mais elle s'en prend beaucoup moins à "l'ennemi héréditaire" de l'autre côté des frontières ou de la mer. Quoi que disent et fassent les médias, le Français, s'il

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tient toujours à se démarquer, n'a plus tellement besoin de se définir contre son voisin, en opposition à l'autre (européen). La xénophobie, sous des formes actives, voire virulentes, s'exerce plutôt à l'encontre de minorités ethniques ou d'immigrés venus de pays extérieurs à l'U.E. et surtout d'autres continents. Elle vise donc des éléments de l'intérieur. L'ennemi de l'intérieur a remplacé l'ennemi extérieur.

A cet égard, il convient de rappeler aux peuples des Balkans qu'il y a une condition sine qua non à l'entrée dans l'Union européenne, avec ses avantages tellement convoités : tolérer ses voisins, ses propres minorités et majorités, renoncer à s'étriper.

La patrie a beaucoup varié dans son extension géographique, allant du plan local (le "pays") au plan national en passant par ce que nous qualifions aujourd'hui de régional (identité bretonne, par exemple), celui-ci continuant souvent de s'affirmer dans une double appartenance. On peut constater que, dans les Etats nations d'unification récente, l'appartenance régionale continue d'être revendiquée en priorité. Un Napolitain se déclare Napolitain avant de se reconnaître Italien. La Bavière se proclame Freistaat (Etat libre). L'Écossais se déclare Écossais avant de se déclarer Britannique et ne reconnaît pas comme Anglais. Il semble que l'appartenance régionale ou, plus précisément ethnique, soit particulièrement forte sur les territoires qui ont longtemps constitué des unités politiques ou culturelles indépendantes ou très affirmées (Catalogne, Pays Basque).

Une communauté de destin

L'Europe a commencé à naître, après les horreurs des deux guerres mondiales, d'une volonté de ne plus "jamais revoir ça". Nous le savons fort bien, la défense de l'identité occidentale a été, durant la guerre froide, le ciment de la construction européenne Elle a constitué le premier et le plus solide argument des pères de l'Europe unie.

Puis l'intérêt économique a pris le relais. Déjà le plan Marshall avait montré que, si la collaboration entre vainqueurs et vaincus avait été, sous la coupe des nazis, une impossible et cruelle duperie, la coopération entre peuples sortis exsangues du conflit était profitable à tous, ce qui devait mener au Marché Commun.

Au delà de l'intérêt à court et moyen terme commençait à se forger un sentiment d'appartenance à quelque chose qui intégrait et dépassait les appartenances nationales. L'Europe (occidentale) prenait les contours d'une communauté de destin inséparable, comme l'a montré Renan, de la notion de patrie. C'était une ébauche.

Certes, depuis ces jours-là, l'Europe a progressé. Elle a unifié jusqu'à sa monnaie. Elle a supprimé les frontières entre pays de l’espace Schengen.

Mais la question demeure : les Européens sont-ils convaincus que l'Europe représente à leurs yeux ce qu'ils appellent une patrie ?

"Je suis Français, l'Europe est ma patrie", dit fort justement Jean Ordner. Ce que les peuples européens ont en commun va beaucoup plus loin que les différences. C'est ce sentiment qui devra se développer si nous

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voulons que l'Europe existe. Peut-être pourrions-nous y contribuer, dans notre modeste mesure, en essayant de montrer, face à ceux qui parlent tant de l'Europe des Patries, qu'il existe bien une Europe patrie.

Une Histoire commune

En un sens, l'Europe semble retrouver une dimension qu'elle a vécue, sans en avoir une conscience très nette, au temps où les Etats-nations n'existaient pas encore et où l'unissait l'appartenance au monde chrétien, à travers la mosaïque féodale, tout au moins dans le cadre du catholicisme romain. Charles Martel et les chefs des Croisés disposaient d'armées européennes par leur recrutement. Ce que les seconds en ont fait (sac de Constantinople) est une autre question.

L'Europe, c'est notre Histoire commune "pleine de bruit et de fureur" (Shakespeare), mais aussi d'espoirs partagés, trop souvent déçus, comme les révolutions de 1789 et de 1848 (et celle de 1917 aux yeux de nombreux Européens), comme la chute du Mur marquant la fin de la guerre froide. D'autre part, on peut maintenir,, comme le fait Elie Barnavi, directeur du Musée de l'Europe, dans son interview au journal LE MONDE* que "... les conflits du passé européen ont toujours été des guerres civiles, à l'intérieur du même espace de civilisation".

Par ailleurs, les ébranlements qui sont affrontements, conflits ont été, en même temps, occasion de contacts, de comparaisons, d'interpénétration, d'influences réciproques, croisées. Avec ses révolutions, la France. diffuse ses idées, sa langue, tout en poursuivant des visées hégémoniques plus ou moins avouées. Elle diffuse son système métrique, son code, ses structures administratives. Par le fer et par le feu, l'Espagne ouvre l'Amérique du centre et du sud à la civilisation européenne. L'Angleterre, par son exemple, enseigne la démocratie.

Et c'est le paradoxe des années 1940. Durant la guerre, les peuples, dressés (aux deux sens du terme) les uns contre les autres apprennent à se connaître pour ce qu'ils sont vraiment, au delà des propagandes, du chauvinisme officiel. Ils découvrent qu'au delà des mensonges officiels, des malentendus, des incompréhensions, des méfiances ancestrales, malgré la brutalité, l'horreur, les crimes des régimes et de leurs exécutants, ou leur faiblesse coupable et leurs compromissions, le voisin chez qui on est contraint de vivre en occupant, voire en travailleur forcé, n'est pas le monstre ou l'être superficiel, décadent, décrit par la propagande. L'idée se fait jour que les coupables, ce sont les classes dirigeantes qui ont menti, qui ont précipité les peuples dans la folie et l'abîme, même si la réalité est plus complexe, car, souvent, les peuples se sont volontiers laissé abuser. Mais ils commencent à s'en rendre compte. C'est ainsi que l'épreuve, si cruelle, a paradoxalement préparé la réconciliation.

L'Europe, c'est aussi la naissance d'un sentiment - encore très confus - de responsabilités croisées, voire de culpabilité avouée à demi-mot. La France a ses villages martyrs. A Heidelberg, les Allemands nous montrent le château

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* Numéro du 19 octobre 1999

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brûlé par les troupes de Louis XIV qui ont laissé un très mauvais souvenir dans le Palatinat. L'Espagne n'a pas oublié les Désastres de la guerre menée par Napoléon sur son territoire, désastres qui ne sont pas très loin de s'apparenter à ce que nous appelons aujourd'hui génocide.

Torts infligés ou subis, cela ressemble fort aux relations au sein d'une famille, d'une même société.

L'Europe et le monde

L'Europe, c'est une sensibilité, une façon d'appréhender le monde, et le reste du monde. Les Européens en ont-ils pris conscience ?

Avec les Grandes Découvertes, le monde commence vraiment à exister pour l'Europe, dans toute sa diversité. Les Européens ouvrent le monde. Eux qui avaient eu fort à faire pour se défendre contre leur principal adversaire, l'empire ottoman, s'aperçoivent que le monde peut leur appartenir. Ils se le répartissent (traité de Tordesillas définissant la ligne de partage entre possessions espagnoles et portugaises). Le monde est leur bien. Leur pouvoir leur paraît ne plus avoir d'autres limites que celles de la planète, et celles-ci reculent sans cesse. C'est une révolution dans les esprits. A partir de la Renaissance, l'Europe qui se développe démographiquement et économiquement prend confiance en elle-même; s'affirme face à la progression des 0ttomans qui ont pris Constantinople. A Lépante puis à Kahlenberg, près de Vienne, l'Europe stoppe la marée ottomane. Ce sont des victoires européennes. A Kahlenberg, un rôle de premier plan revient aux Polonais, qui en seront bien mal récompensés, d'ailleurs.

L'Europe a essaimé dans le monde - pour le meilleur et pour le pire - non seulement ses idées et ses techniques mais aussi son genre de vie. Les Etats-Unis sont les fils de l'Europe et pas seulement des Britanniques. Lors de leur fondation, quand s'est posé le problème de la langue nationale, l'anglais ne l'a emporté que de justesse sur l'allemand et le français. Longtemps, le melting pot a surtout brassé des Européens.

Ceux-ci, et, en premier lieu les peuples latins, sont eux-mêmes les enfants de la colonisation romaine.

Condamner en bloc le phénomène colonial, c'est oublier ou vouloir nier nos origines. Si l'on en croit les historiens, en cinquante ans la Gaule était romanisée, et, osons le dire: acculturée. C'est l'exemple même d'une greffe qui a pris.

Le moment viendra de réévaluer la colonisation (concept qui souffre du discrédit dans lequel est, à juste titre, tombé le "colonialisme"). Certes, il ne s'agit absolument pas de vanter les bienfaits de l'Empire, de la présence française ou anglaise en Afrique ou en Asie. Mais il faut bien voir que la colonisation constitue, surtout depuis les Grands Voyages, un phénomène européen dont on a principalement, jusqu'ici, souligné les variantes nationales (portugaise, espagnole, anglaise, française, etc.). C'est, pour le meilleur et pour le pire, le système de valeurs de l'Europe que nous avons exporté sur les autres continents.

Cette réévaluation appellera une analyse sur le long terme. A court terme, le bilan est très contrasté. Bien entendu, ce bilan repose sur nos critères, ceux de l'efficacité. Ils sont contestables, mais ce sont les nôtres.

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Réveillée par la présence ou, tout au moins, la forte influence des Européens, l'Asie connaît une étonnante résurgence (Tigres et Dragons). Le Japon est devenu une puissance industrielle, puis militaire, puis économique, de premier ordre. La Chine s'est "réveillée" (un terme qui traduit bien l'optique européenne). Elle est sortie de ses phases successives ou simultanées de chaos et de léthargie. En échange, dans la plus grande partie de l'Afrique, la colonisation semble avoir laissé le chaos après elle (mais, à cet égard, il convient de suivre la très intéressante expérience sud-africaine).

Pour le meilleur et pour le pire, l'Europe a imprimé sa marque au monde entier*. La plupart des peuples colonisés ont appliqué les leçons que nous leur avions enseignées pour se débarrasser de notre joug. Il se sont libérés du colonialisme. Ils ne sont pas libérés de l'empreinte de la colonisation. Le souhaitent-ils, d'ailleurs ?

Les colonisateurs sont perçus comme des Européens par les peuples auxquels nous avons imposé notre présence. C'est également cette Europe dominatrice, exploiteuse et, de plus, déchirée que fuyaient les émigrants qui ont peuplé les Etats-Unis. La quasi totalité des pays qui la composaient étaient réunis dans cet opprobre. D'où le fort courant d'isolationnisme ("moins nous avons affaire à l'Europe, mieux cela vaut") et le scepticisme que rencontre encore outre-Atlantique l'unification européenne. Tant il est vrai que, si l'on choisit une échelle basée sur les différences - qui constituent la définition en creux de l'identité - nous sommes, pour les anciens colonisés et pour les descendants des émigrants, des Européens autant sinon plus que des Français ou des Allemands. Dans une large mesure, c'est ainsi que nous sommes perçus par les peuples des autres continents, en particulier quand nous leur apparaissons sous les traits des colonialistes, des impérialistes ou... des touristes.

L'Europe exportatrice de systèmes économiques

Les deux grandes théories économiques qui se sont partagé le monde durant le 20ème siècle, capitalisme et marxisme, véhiculent des idées d'origine essentiellement européenne qui se sont ensuite répandues dans le monde entier.

Le capitalisme s'est d'abord exprimé dans la révolution industrielle et les nouvelles formes de société qui en sont issues, phénomène typiquement européen.

Les philosophies de Marx et Lénine, revues ensuite par Staline, sont nées d'une analyse des situations vécues par l'Europe depuis la révolution industrielle et ses conséquences. Elles prétendaient à une extension universelle qui s'est plus ou moins réalisée, avec les adaptations - oserai-je dire les gauchissements ? - qu'imposaient les conditions locales. Leur échec le plus cuisant et le plus lourd de conséquences paraît bien être la chute du Mur, puis l'effondrement en Europe des régimes soviétique et assimilés. Le marxisme s'est ainsi trouvé décapité et livré, sur les autres continents, à une situation d'assiégé (Cuba) ou à des facteurs spécifiques dont l'évolution semble imprévisible (Chine). Et l'Europe, où le capitalisme est aujourd'hui dominant sous des formes plus ou moins mâtinées d'intervention étatique,

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* "Après tout, c'est l'Europe qui a inventé le nationalisme et son cadre juridique, l'Etat-nation" - Elie Barnavi in LE MONDE.

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s'interroge. Cette interrogation s'étend de Brest à l'Oural, et même à Vladivostok. On peut, à ce propos, se demander si, cette fois, l'Europe sera en mesure de concilier les deux systèmes, d'en inventer un nouveau, ou si les idées nouvelles viendront d'ailleurs. Encore un défi qu'elle devra sans doute relever.

 

L'Europe et les droits de l'homme

Si l'Europe, c'est le colonialisme, et même la traite des Noirs, c'est aussi le contraire : les droits de l'homme et la démocratie. Si la France révolutionnaire les a mis en forme, explicités, si elle leur a donné valeur universelle, l'Angleterre avait ouvert la voie avec l'habeas corpus,* et ce sont encore des descendants d'Européens qui ont rédigé la Déclaration des droits américaine, inspirée des philosophes du vieux continent, déclaration qui précède la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis. Alors se précise le concept même de démocratie "gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple."

Même en Europe, la démocratie ne s'est pas imposée sans ratés. Elle a plus de mal encore à s'imposer dans d'autres parties du monde. Ce qui laisserait penser qu'elle est assez spécifique à l'Europe, à ses enfants et aux pays qui ont pu s'inspirer valablement de son exemple.

 

Commencer par la culture

Existe-t-il une culture européenne ? Curieusement, la réponse à cette question ne semble pas aller de soi. Pour certains, et, en particulier, pour des responsables politiques, qui ne sont pas nécessairement europhobes, on ne peut parler que de cultures nationales ou ethniques : une culture allemande, espagnole, et surtout, bien entendu, une culture française. Ils ne voient pas, ou ne veulent pas voir une culture européenne. C'est que les arbres leur cachent la forêt. Nous savons que, pendant des siècles, l'éducation et la politique se sont acharnées à souligner les différences et à occulter les concordances et les similitudes. Le pli est pris. Il ne disparaît que lentement.

La culture commune des Européens; c'est ce qui transcende les cultures ethniques et nationales de l'Europe. Le précipité que l'on obtient quand on élimine les particularismes.

Question : Sur quoi se fonde cette identité commune ?

Réponse : Sur une civilisation commune, elle-même fondée sur trois piliers : l'héritage gréco-romain, l'Eglise (avec ses dissidences protestantes) et la féodalité

(essentielle à cause de la notion de contrat). Tout le reste, les universités, les mentalités communes, bref, tout ce qui constitue cet espace culturel commun, découle de l'accumulation de ces trois legs de l'Histoire. Chacun peut se retrouver ailleurs; ensemble, on ne les trouve qu'ici.

Interview d'Elie Barnavi in LE MONDE

* 1679

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"Si c'était à refaire, je commencerais par la culture". Tel est le propos que l'on prête à Jean Monnet, père de l'unité européenne. Par la culture plutôt que par l'économie. Car s'il y a un domaine où une sensibilité européenne s'est manifestée depuis des siècles, c'est bien celui de la culture.

Malgré la "malédiction de Babel" qui n'a jamais empêché les flux culturels de franchir les frontières.

Rien ne montre mieux la fécondité des influences croisées que la vie culturelle. Dans l'art et la littérature, les grands mouvements sont européens. A la Renaissance, l'Europe redécouvre son héritage gréco-latin. Il en sortira le Classicisme. Le Romantisme est un mouvement européen qui essaime de

l'Écosse (Ossian) à Saint-Pétersbourg. L'Europe a ses héros et ses mythes. Après ceux de la Grèce antique, Hamlet, Don Quichotte, Don Juan, Faust. Le doute, l'idéalisme un peu fou, la volonté de conquête et de puissance.

"Au début était le Verbe", dit Saint Jean. Goethe traduit, par la voix de Faust "Am Anfang war die Tat" (Au début était l'Action - traduction de Gérard de Nerval). Quoi de plus européen, de plus occidental ? Don Juan personnifie le désir, moteur de l'action : Che barbaro appetito ! s'écrie le Leporello de Mozart devant la fringale de don Giovanni, son maître. Voilà bien des motivations européennes, différentes facettes de notre psyché.

Roman, gothique, baroque, néo-classicisme couvrent l'Europe de chefs d'oeuvre. L'Italie invente la perspective qui dominera la peinture occidentale pendant plusieurs siècles. Versailles est imité, reproduit dans toute l'Europe et jusqu'à Saint-Pétersbourg. Les motivations restent les mêmes si les styles diffèrent.

L'Italie fait partie de notre paysage culturel. Elle est pour nous Européens, cosa mentale (une chose mentale), comme disait Léonard de Vinci, définissant la peinture. Le Français tant soit peu cultivé qui arrive pour la première fois en Toscane et découvre des paysages qui sont parmi les plus harmonieux d'Europe les reconnaît. Il les redécouvre plus qu'il ne les découvre, tant ces paysages font partie de son acquis culturel. Nous les avons déjà vus maintes fois dans les toiles de Léonard. L'Italie, c'est un retour aux sources. Ce qui est, bien évidemment le cas, de Rome pour les chrétiens.

Visconti, qui emprunte à un Allemand (Thomas Mann) le sujet de Mort à Venise et qui illustre le destin de Louis II, parle aux Européens leur langage culturel. La littérature et le cinéma nous ont rendues presque familières (au sens fort du terme) la Bavière de Ludwig, la Vienne de François-Joseph et de "Sissi". Et ce n'est pas simplement pour acheter du tweed ou du whisky que les Français se rendent en assez grand nombre à Londres. Waterloo, Trafalgar, cela leur dit quelque chose, même si ces noms chatouillent désagréablement leur amour-propre national. Cela fait partie de l'Histoire commune.

Nous sommes encore nombreux à nous souvenir des messages d'espoir que nous adressait radio Londres pendant les années noires de l'occupation. Pour beaucoup d'entre nous, la Grande-Bretagne, pays de Shakespeare, berceau de la démocratie, citadelle de la résistance à Hitler, libératrice de l'Europe occupée, est indissolublement liée à l'Europe; elle y a sa place, même si ce sentiment n'est guère partagé de l'autre côté de la Manche où l'on dit

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volontiers "We are different ". Différents, certes, mais Allemands et Espagnols, entre autres, le sont aussi. Et des deux côtés de frontières imposées par l'Histoire politique les gens sont souvent plus proches qu'ils ne le sont des compatriotes habitant à 1000 km (Alsaciens et Badois, Catalans, Basques, etc.).* Et Charles-Olivier Carbonell le souligne quand il dit "Les vraies frontières des civilisations sont invisibles sur le plan diplomatique."

 

Cette dimension européenne de la culture est peut-être encore plus évidente dans le domaine de la musique. Harry Halbreich, in La Musique, éditions RETZ, écrit :

C'est précisément la singularité de la musique européenne (ou plus exactement occidentale) depuis une dizaine de siècles, qu'il y ait évolution.

Cela ne va nullement de soi, et l'on sait que les cultures musicales extra-européennes, dites pour cette raison même "traditionnelles" échappent à cette dynamique... L'écriture implique la notion d'oeuvre, donc de compositeur, distinct d'exécutant et, bien sûr, d'auditeur : division du travail spécifiquement européenne qui entraîne une individualisation de la création, favorisant elle aussi le changement, la recherche, bref l'évolution.

Les spécialistes parlent de la divergence entre temps oriental et temps occidental de la musique.

Même dans les médias, dont nous avons dénoncé plus haut la xénophobie larvée, on voit se développer une dimension européenne, comme le prouve l'expérience de la chaîne ARTE. Et EURONEWS est aujourd'hui suivi par un million de téléspectateurs français.

On objectera, à juste titre, que la culture, telle qu'elle est évoquée ci-dessus, n'est sensible qu'à un nombre restreint d'intellectuels et de privilégiés. Elle ne saurait, à elle seule, nourrir un sentiment européen.

Mais la culture couvre un champ beaucoup plus vaste. Le dictionnaire encyclopédique Larousse la définit en ces termes : l'ensemble des phénomènes matériels et idéologiques qui caractérisent une civilisation.

Bien entendu, la philosophie des droits de l'homme et le raisonnement des économistes évoqués plus haut font partie intégrante de la culture européenne.

Toutefois c'est, croyons-nous, essentiellement la science et son prolongement, la technique, qui ont assuré la diffusion de notre culture, ou, si l'on préfère, de notre civilisation. et qui ont causé notre prédominance. Elle nous ont permis de nous imposer. La victoire de nos armes, avec tout le respect que l'on doit au courage de nos soldats et aux mérites de leurs chefs, c'est celle de notre technique, même quand elle se traduit par une politique aussi contestable que celle des canonnières.

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*"Les Lillois et les Marseillais sont-ils moins différents entre eux que, disons, les Lillois et les Liégeois ? Les frontières des Etats sont arbitraires", rappelle Elie Barnavi qui poursuit : "Voyez les Etats-Unis, où les comportements et les mentalités divergent si fortement entre le Nord et le Sud, entre la Côte est et la Côte ouest, sans pour autant remettre en question la cohésion, remarquable, de l'ensemble";

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C'est de loin le plus important parce que le plus positif, la science nous a permis d'apporter au monde d'indéniables bienfaits : l'hygiène, la vaccination (l'éradication de la variole), etc., etc. Les bienfaiteurs viennent de tous les pays européens, et leur appartenance purement nationale importe infiniment moins que leur contribution aux progrès de l'humanité, et tout d'abord - dans le temps - à ceux de l'Europe.

Les retombées de la science sur notre vie quotidienne ne sauraient être contestées. Or, jusqu'à une époque récente, qui a vu la montée en puissance des Etats-Unis et d'autres peuples comme le Japon, la science, c'était essentiellement l'Europe, d'Euclide à Einstein, d'Hippocrate à Harvey, Jenner, Koch et Pasteur, d'Aristote à Darwin. De même, la technologie, c'était l'Europe, avec le métier à tisser, le chemin de fer, la radio, la télévision, etc., etc. Dans ces domaines comme dans bien d'autres, nous avons été les précurseurs, les initiateurs. Il suffit de rappeler l'origine de termes aussi courants dans le monde que watt (ingénieur écossais) et volt (Volta, physicien italien). Du nom du Français Ampère sont dérivés plusieurs termes d'utilisation internationale. Diesel est devenu un nom commun. Il n'est pas injuste que les Européens en éprouvent quelque fierté (non pas un sentiment de supériorité !). Cette fierté d'appartenir à une civilisation riche et féconde est, ne l'oublions pas, une dimension, tout à fait honorable, voire positive, du patriotisme.

Bien évidemment, tous les peuples ont apporté leur pierre à l'édifice culturel européen, même si, selon notre angle de vision, certaines nous paraissent plus fondamentales. Nous avons plus particulièrement souligné le rôle de l'Italie, de la France et de l'Angleterre. Il faudrait aussi reconnaître, par exemple, le rôle qui revient à des mal aimés comme les Normands sous la catégorie des Vikings. On oublie trop leur extraordinaire épopée sicilienne au cours de laquelle les rois normands ont fait fusionner plusieurs cultures (antique, arabe et occidentale), comme le fera plus tard Frédéric de Hohenstaufen. La contribution du monde germanique à la philosophie et à la musique est si évidente qu'elle relève du lieu commun.

Si, selon le général de Gaulle, la France s'est faite à coups d'épée, l'Europe se fera à coup de culture. C'est le rôle de l'école. Elle commence à s'en soucier. Elle doit s'investir davantage dans la reconnaissance de l'Europe Patrie, dans sa "défense et illustration".

Il y a bien identité européenne. Ne nous lassons pas de le répéter. Celui qui a beaucoup voyagé sait qu'il n'a plus les mêmes repères quand il quitte l'Europe "aux vieux parapets" (Rimbaud) ou ses filles d'Amérique ou du Pacifique. C'est souvent ce que cherche le voyageur, mais encore est-il bon qu'il en ait conscience. Rechercher l'exotisme, c'est vouloir se démarquer un temps de sa "patrie", c'est comparer, juger par rapport à ses habitudes. C'est, par là même, reconnaître son appartenance.

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Le temps est loin où toute l'Europe chrétienne prenait le chemin de Saint Jacques. Le temps est loin où les jeunes gens de bonne famille faisaient le Grand Tour de l'Europe, indissociable de leur formation intellectuelle et sensible. Mais aujourd'hui, à mesure que les voyages (affaires, études et loisirs) se développent considérablement, les Européens sont de plus en plus nombreux à visiter les différentes parties de leur continent, à faire des découvertes, à approfondir ou réviser leurs connaissances antérieures, à éprouver des coups de coeur pour telle ou telle région autre que celle de leur origine. Comme un Français éprouve une préférence pour la Bretagne ou la Bourgogne, tel Européen a un faible pour l'Espagne, l'Italie, la Grèce ou le Portugal, par exemple, préférence qui, de nos jours, est moins souvent dictée par des considérations relatives au coût de la vie, celui-ci ayant d'ailleurs tendance à s'unifier. Souvent, le voyage en Europe devient un "voyage sentimental"*, ce qui, bien entendu, n'exclut ni les comparaisons, ni les réserves ni les critiques. Mais on peut constater, chez les Français en particulier, une plus grande ouverture d'esprit, des jugements plus équilibrés et l'abandon ou, du moins, l'atténuation de certains préjugés nationaux qui se traduisaient naguère par des affirmations de supériorité. On voit moins les Européens voyager pour vérifier leurs préjugés et ceux de leur télévision nationale.

Il n'en est pas moins vrai que l'Europe peut revendiquer sa singularité. Bien des penseurs ont tenté de jeter un pont entre l'Europe et l'Asie, par exemple, d'intégrer le message des religions ou des philosophies de l'Orient. Il n'y sont guère parvenus, tant est forte l'identité culturelle de chacun de ces mondes. Sans aller jusqu'à dire avec Kipling, chantre du colonialisme, East is East and West is West, and the twain shall never meet** , force est de reconnaître que l'Occident où les maîtres mots sont action et désir reste assez imperméable aux appels du nirvana. On peut le regretter, mais, à quelques exceptions près (dans les arts en particulier),au cours des temps modernes, l'Orient a moins influencé l'Occident que l'inverse. Encore une fois, cette constatation n'implique pas, comme chez Kipling, une quelconque supériorité intrinsèque (l'Egypte, l'Inde et la Chine ont connu des civilisations aussi brillantes que la nôtre), autre que celle de l'efficacité au sens moderne que nous, Occidentaux, donnons à ce terme, c'est-à-dire un jugement sur les résultats concrets, voire matériels, de l'action.

Il importe de rappeler sans cesse aux Européens "qu'ils sont structurés par cette communauté de culture", nous dit Charles-Olivier Carbonell, car "ils n'ont pas le sentiment que le passé leur a fabriqué un tronc commun. Et il souligne que : "en général, les livres d'histoire ne sont remplis que de la pluralité des mémoires nationales"

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* Titre d'un roman dans lequel Sterne, écrivain anglais du 18ème siècle, décrit avec humour sa découverte de la France et de l'Italie.

** L'Est est l'Est, l'Ouest est l'Ouest, et les deux ne ne rencontreront jamais.

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Là encore, on nous adressera des objections : en soulignant la spécificité européenne, ne gommons-nous pas les traits communs à l'humanité, ce qui rapproche tous les hommes, la "nature humaine"? On nous reprochera de diviser au lieu d'unir, comme le diraient les tenants d'un gouvernement mondial.

Nous répondrons que, dans l'état politique, économique, social et psychologique du monde actuel, prétendre sauter du plan européen au plan planétaire relève encore, et pour combien de temps ? de l'utopie. Certes, nous n'oublions pas que la Terre est aussi notre patrie. Et les problèmes d'environnement ou les colères de la nature nous le rappellent tous les jours. Mais le moment est bien loin où la plupart des habitants et des dirigeants du globe en prendront une conscience suffisante pour commander leur action.

La phase qui appelle une action urgente et déterminée, parce qu'elle a encore de bonnes chances de réussir, est celle qui vise l'unification européenne. Elle requiert l'essentiel de nos efforts.

Les avocats de l'Europe que nous sommes parlons à la raison, à l'esprit, au sens de l'intérêt. Cela peut aujourd'hui paraître un peu court. Peut-être avons-nous tendance à mettre en avant des arguments qui ne trouvent plus le même écho dans les générations nouvelles, du fait des nouveaux rapports entre nos peuples, encore que les risques de conflit soient loin d'avoir disparu (cf l'actualité), même s'ils se sont déplacés ou revêtent une autre nature (terrorisme). Mais l'un des principaux moteurs de l'activité humaine, l'une des principaux terrains du patriotisme, c'est l'affectivité. Ne l'oublions pas.

Mythes et héros, quelques suggestions

Quels sont les éléments qui s'adressent au moins autant à l'affectivité qu'à l'esprit, à la raison ou à l'intérêt ? Souvent des symboles. Nous aurions grand tort de les négliger.

Oui, l'Europe a son drapeau, sa journée et son hymne. Ce sont des symboles. En tant que tels, ils ont leur rôle à jouer, mais il devraient venir après et non avant, comme représentation d'une communauté vivante, sinon vibrante, et ressentie comme telle. Les Européens ne vibreront à l'écoute de la Neuvième symphonie et à la vue des douze étoiles que s'ils éprouvent un sentiment assez profond d'appartenance à cette ancienne et nouvelle patrie qu'est l'Europe. Il faut aider à la naissance de ce sentiment. Tant qu'il n'existe pas vraiment, hymne et drapeau restent des curiosités. Certes, les Français et la plupart des membres de l'U.E. sont habitués à voir les douze étoiles dans leurs villes, à leur péages d'autoroute. Elles font partie de leur paysage. C'est important, car c'est une présence, un rappel. Mais est-ce que cette vue déclenche chez la plupart d'entre eux un sentiment d'appartenance comparable à celui qu'il éprouvent devant les Trois Couleurs, par exemple ? Pas vraiment. Et quand les habitants de l'Europe entendent la Neuvième Symphonie, il y a gros à parier que l'immense majorité d'entre eux n'y perçoivent pas l'hymne européen mais celui du Classicisme, du Romantisme, selon les esthétiques, tout simplement un des sommets de la musique, ou tout autre chose.

Le patriotisme repose sur un certain nombre d'événements et de mythes fondateurs. La plupart du temps, ces jalons prennent le visage de

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héros nationaux, de personnages, d'hommes et de femmes. Dans le cas de la France, Clovis, Jeanne d'Arc, Louis XIV et, pour des personnages plus contestés, Napoléon. La part de l'Histoire et celle du mythe sont inextricablement mêlées.

L'Europe n'étant pas encore conscience collective, elle n'a pas de héros comparable, si ce n'est Charlemagne dont les Français commencent à découvrir qu'il n'est pas une exclusivité nationale, mais une figure déjà européenne. Charlemagne peut-il servir de héros et de mythe fondateur auprès des jeunes et des futures générations ? Le personnage est bien lointain et fut, pour une bonne part, un conquérant. Sans doute serait-il préférable de proposer un "héros" plus proche. En outre, la méfiance est grande à l'égard des dirigeants et des politiques.

Pourquoi ne pas préférer un personnage dont la contribution positive est indéniable ? Quelqu'un comme Pasteur dont le nom est passé dans les langues européennes (pasteurize, pastorisieren, pastorizzare, pasteurizar,, etc.) ? Il y aurait bien d'autres "candidats" possibles : Victor Hugo, qui a la vision de l'Europe unie. Ou Mozart, salzbourgeois dont la famille était d'origine allemande, Viennois, voyageur dans une grande partie de l'Europe occidentale, travaillant à partir de l'italien autant que de l'allemand.

Deux journaux, Ouest-France et le Mémorial de Caen avaient lancé sur Internet un concours destiné aux écoliers européens :"Imagine et propose ta devise pour l'Europe Voilà une initiative qui nous paraît aller dans le même sens : faire en sorte que les Européens soient non seulement intéressés mais personnellement touchés par l'Europe. Pourquoi l'U.E. ou le Mouvement Européen n'organiseraient-ils pas un concours invitant les Européens à désigner leur candidat au titre de "Héros" ou de "Grand Homme" de l'Europe, tout comme la revue TIME choisit l'Homme de l'Année et l'Homme du Siècle ? C'est ce genre d'initiative médiatique "personnalisée" (puisque centrée sur un personnage) qui relancera l'intérêt du public et surtout des jeunes. Le prix Charlemagne existe, mais il est décerné dans des conditions trop confidentielles; il n'a pas d'écho dans le public. Il faut un personnage très connu dans tous les pays européens, et dans le monde, dont le nom trouve immédiatement un écho. L'anniversaire de ce "héros" célébré au niveau européen remplacerait avantageusement l'actuelle et morne Journée de l'Europe qui n'évoque rien de particulier pour les populations et dont le choix reste artificiel, aussi peu stimulant, aussi exsangue que les schémas choisis pour illustrer les billets de l'euro. La Journée de l'Europe est un choix politique et administratif, d'autant plus qu'elle ne tombe pas le même jour selon les pays. Elle ne fait pas vibrer les foules. Il suffit de la comparer au 14 Juillet, véritable mythe identifié, à tort ou à raison (peu importe ici) avec la Révolution, la République, l'Histoire de la France depuis 1789-90. Ou même de la comparer à la Journée du Patrimoine qui fait vibrer les gens dans la contemplation de leur héritage culturel. A quand la Journée du Patrimoine européen ? Le Conseil de l'Europe organise des expositions qui s'y apparentent mais ne touchent qu'un public très limité (les "élites", et une partie des celles-ci seulement). Il faut viser plus large et offrir autre chose que des péroraisons qui ne convainquent que les convaincus.

 

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Pour lancer le concours que nous suggérons, sans doute trouverait-on, là aussi, un journal, voire une chaîne de télévision , par exemple à l'occasion du référendum sur le projet de Constitution Le concours organisé dans les médias pourrait porter aussi sur le choix d'une journée du "Grand Homme de l'Europe". On peut aussi imaginer une rotation qui permettrait de célébrer un "Européen de l'année".

Les obstacles

Nous n'ignorons pas pour autant les obstacles à la reconnaissance de l'Europe patrie qui sont, bien évidemment, de différents ordres. Nous avons, tout au long de notre essai, rencontré l'Etat-nation.

Une difficulté, présente, permanente et redoutable, est celle que soulèvent l'existence même et l'histoire des patries assimilées à cet Etat-nation. Il y a certes civilisation européenne - nous croyons l'avoir montré - mais celle-ci, quand elle est perçue et pensée, ne l'est guère qu'à travers le filtre ethnique et national. Comment prendre suffisamment de distance par

rapport aux catégories mentales que notre éducation a façonnées, imposées et dont nous sommes plus ou moins inconsciemment prisonniers ? Ce sont ces catégories constitutives de notre personnalité qui nous incitent à rechercher confusément une Europe "à la française" où nous affirmons sans le vouloir la supériorité de nos modèles au même titre que celle de notre cuisine. Ce faisant, nous sommes sûrs de nous heurter à des habitudes mentales différentes, celles de nos partenaires. Il faut le savoir et tenter d'agir en conséquence en nous demandant toujours si nos vues sont conciliables avec celles de nos voisins européens. La persistance de ces catégories mentales représente un obstacle d'autant plus redoutable qu'il est diffus, mais y a là matière à une remise en question dont nous jugeons qu'elle est fondamentale.

Tout le monde s'accorde à reconnaître que l'un des obstacles majeurs à l'Europe patrie tient à la "malédiction de Babel", c'est-à-dire aux barrières linguistiques qui morcellent notre continent.

Cependant, il est probable que l'on insiste trop sur cette barrière que les nationalistes ont intérêt à exploiter. On y enferme d'autant plus volontiers les identités ethniques et nationales que ces coupures sont, certes, très efficaces quand il s'agit d'isoler les peuples les uns des autres. Elles ont facilité le bourrage de crâne nationaliste (avant 1914). A notre époque, elles perdent de leur puissance, mais elles continuent trop souvent à masquer les liens de la communauté culturelle qui préexistait à la communauté économique.

Sans doute, la France, dans son jacobinisme, a-t-elle exagéré le rôle de la langue française comme facteur de cohésion nationale. Dans d'autres pays, comme l'Espagne, l'impérialisme linguistique imposant le castillan a suscité en réaction une forte poussée des langues régionales. Ailleurs, en Allemagne, par exemple, un équilibre paraît s'être établi entre langues nationale et régionales (allemand et bavarois, par exemple).

On peut estimer avec Charles-Olivier Carbonnel que "La différence des langues ne fait qu'habiller des corps semblables. L'Europe est une singularité des pluriels et ces pluriels témoignent de sa singularité."

De fait les frontières linguistiques ne recoupent pas toujours celles des ethnies : la zone d'extension du français, de l'allemand et de l'italien, du néerlandais et du suédois, pour ne prendre qu'elles, dépasse les frontières

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nationales. La coexistence de quatre langues n'a pas empêché la Suisse de former un Etat-nation où leurs rapports paraissent organisés sans trop de friction, fournissant un exemple dont l'Europe unie pourrait s'inspirer.

N'est-il pas surprenant de voir qu'à une époque où l'on prétend généraliser le baccalauréat, on ne s'attache pas à généraliser la pratique des langues ? Mais non, en définitive, ce n'est pas surprenant, car, en attendant de surmonter la malédiction de Babel, nous n'avons pas vraiment surmonté la malédiction du ghetto.

L'obstacle majeur constitué par le morcellement linguistique sera dépassé par une ouverture vers l'autre, c'est-à-dire un réel effort permettant au plus grand nombre d'apprivoiser et, le plus souvent possible, de maîtriser une ou plusieurs langues européennes en plus de leur langue maternelle. Cette évolution demandera beaucoup de temps.

Dans l'intervalle, un effort systématique devrait être fait pour diffuser la connaissance des acquis culturels de nos partenaires européens par les contacts, les confrontations et les traductions.

Parler au coeur

Parfois, nous avons trop tendance à croire que, de toute manière, l'avenir nous donnera raison si le présent tarde à nous être favorable. Le sentiment européen a besoin de temps pour se développer. Or, le temps ne joue pas nécessairement pour nous. Les risques de voir se défaire, sous les chocs de l'Histoire, ce qui a été construit non sans peine, ne paraissent pas négligeables : l'instabilité de pays issus de l’ex-empire soviétique et des Balkans comporte des risques, comme les pays d'Europe centrale et orientale qui ont rejoint l'U.E. ne cessent de le mesurer. L'argument "sécurité"' n'a pas perdu sa valeur. Bien au contraire. Mais il s’applique surtout aujourd’hui au très grave problème du terrorisme.

C'est là aussi que doit intervenir le sentiment européen.

Si nous ne pouvons forcer son développement, nous devons en faire apparaître les racines, en montrer les bases, les prémices et la nécessité. Nous devons, en tout cas, faire tout ce qui est en notre pouvoir pour lui permettre de s'épanouir, et ne pas laisser aux "souverainistes " l'appel à la sensibilité.

Certains pourraient s'inquiéter de voir défendre ici une thèse qui favoriserait une connaissance presque charnelle de la patrie, laquelle a servi à justifier les pires abus dans l'Histoire. Mais nous sommes loin du stade où cette perception de l'Europe pourrait présenter des dangers. Il serait toujours temps de tirer la sonnette d'alarme si l'on devait en arriver là !

Ne nous leurrons pas. L'unification européenne a été une initiative due, pour l'essentiel, à "l'élite", tout au moins au secteur de la société qui s'auto-définit comme telle, car elle seule disposait de l'information et de la vision prospective indispensables pour "penser" et anticiper l'Europe unie.

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Si elle veut exister, l'Europe doit maintenant s'ouvrir aux autres secteurs de la société et, pour ce faire, devenir non plus un concept abstrait mais une réalité concrète. C'est pour elle l'un des moyens de compenser son enracinement trop récent dans la conscience de ses citoyens.

A cet égard, les débats autour du projet de constitution nous offrent une chance à saisir.

Quant à nous, si nous voulons que l’Europe, avant d’aller plus loin, devienne ce qu’elle déjà - une patrie, il nous reste à apprendre comment parler à nos concitoyens et aux autres Européens, y compris ceux qui ne partagent pas nos convictions, et surtout, à apprendre comment parler au cœur.

 

                                                                          Pierre Brouillaud, décembre 2004

 

L’Europe fera face aux aléas de l’Histoire s’il naît et se développe dans sa population un sentiment européen.

Une patrie, c’est :

- un héritage commun. Un héritage qui transcende les conflits vécus entre peuples et nations. Cette volonté de transcender les conflits a permis la réconciliation entre ceux qui se croyaient et se voulaient adversaires, voire ennemis " héréditaires ". Le moment est venu de prendre conscience de cet héritage européen.

- la fierté de cet héritage revendiqué. Fierté qui ne doit pas être agressive, tournée contre les autres, qui doit refuser toute forme de mépris. Fierté de la contribution que l’Europe a apportée au monde, au delà des erreurs, des abus, voire des crimes commis dans le cadre du colonialisme : ses propres valeurs : liberté, démocratie, meilleures conditions de vie, émancipation de la femme, un progrès individuel et social évident sur la plupart des continents. Même si ce progrès induit bien des aspects négatifs (pollution, etc.), et s’il reste énormément à faire, l’Europe et ses enfants ont montré la voie.

- la volonté de vivre ensemble qu’affirme le projet de constitution. La volonté d’affronter en commun les périls et défis de l’Histoire.

- le sentiment de solidarité qui doit naître de cet héritage commun et de cette volonté de vivre ensemble.