Chère Mandeika,

En 2007, je suis tombée sur tes extraits de l’œuvre de Hermès Trismegiste  qui ont piqué au vif ma curiosité. La petite fenêtre que tu avais entre-ouverte  sur la « Table d’émeraude » m’a poussée  à feuilleter quelques  ouvrages pour en savoir plus. Avec toute la rapidité dont je suis capable, je reviens lentement de ces expéditions  pour étaler quelques pensées sur le sujet. Mais entre temps, tu nous a gratifié d’une belle page pleine d’humour et de mélancolie sur le « syndrome de la grenouille bouillie ». Je suis décidemment  bien lente et je mérite bien ma réputation. Je te livre tout de même les idées que j’ai glanées et tu en feras l’usage qu’il te plaira.

Je sais que tes connaissances alchimiques sont vastes et, en y pensant,  je me souviens avec émotion de certains moments que nous avons passés à bavarder dans une ruelle parisienne hantée par le souvenir du grand Nicolas Flamel ; nous étions près de la maison où il officiait et dans laquelle il aurait découvert la recette de la pierre philosophale. Une grenouille et une tortue devisant dans une venelle du vieux Paris et dans la cave de Nicolas Flamel, en quoi cela surprendrait-il quiconque ?  En tout cas, les passants ne s’arrêtaient pas devant ce spectacle presque incongru.

Après t’avoir souvent écouté discourir sur cette période de l’histoire de l’esprit humain et parcouru un certain nombre de textes sur le sujet, je crois comprendre un peu mieux  tout l’intérêt que tu portes à l’alchimie et donc à l’hermétisme. Sacrée grenouille enseigneuse ! Tu manques rarement ta cible !

Chez C.G.Jung, j’ai d’abord appris que « l’alchimie » et « le christianisme » ont fait un bon bout de chemin ensemble. Pas toujours en parfaite harmonie, il faut le dire. La deuxième partie du  fameux principe :« moi en dessous de Dieu et lui en dessous de moi », n’était pas de nature à rasséréner tous les chrétiens, on peut le comprendre. Et pourtant l’ « œuvre alchimique » aurait été parfois célébré comme l’ « opus divinum » de la messe, paraît-il. Confusion regrettable pour certains qui y perdirent la vie.

Jung rappelle aussi que  ce fut là le véritable point de départ de la grande aventure de l’esprit scientifique dont les conquêtes ont précipité l’évolution de l’environnement de l’homme, de sa manière de vivre, de sa manière de penser.  « L’alchimie est l’aube de l’ère des sciences de la nature, qui a contraint , par le démon de l’esprit scientifique, la nature et ses forces à se mettre au service de l’homme dans une mesure jamais atteinte auparavant », dit  C.G. Jung  dans Synchronicité et paracelsica.

Puis,  je me suis demandé pourquoi les alchimistes employaient si souvent un langage occulte, hermétique, bien sûr.  Et Jung fournit là de nombreuses explications. Il dit entre autres que l’on ne saurait transformer une réalité vivante et évolutive en quelque chose de statique. Le symbole serait donc ici plus approprié que le concept  pour décrire une réalité difficile à saisir et que l’on ne peut appréhender sans une certaine participation émotionnelle et certainement pas par « l’ingérence grossière de l’évidence ». Et lorsque la réalité  qui nous entoure est hors de la portée des outils parfois encore modeste de la compréhension scientifique, il est parfois admis que l’émotion peut s'exprimer, ouvrant un vaste champ libre, rapidement investi par la métaphysique, l’art, les religions…mais je crains que l’on ne soit plus alors, dans le domaine scientifique.

Je suis presque certaine, moi la tortue, que les hommes ont tout intérêt à conserver une franche séparation entre science et tout « ce qui n’est pas science ». Peut-être faudrait-il qu’ils admettent modestement que leur raison a des limites et qu’elle doit donc coexister avec « ce qui n’est pas la raison ».

L’espèce humaine, contrairement à la tienne ou la mienne, a réussi, pendant les deux ou trois dernières dizaines de milliers d’années - des broutilles - à se doter  d’une raison qui  est devenue la caractéristique principale de l’humanité. Et c’est seulement pendant les tous derniers dix mille ans que l’esprit scientifique a péniblement vu le jour ; dernier né d’une évolution turbulente, chaotique souvent brutale, il trouva son chemin après avoir franchi de multiples phases dont les plus importantes sont le langage, les religions, l’alchimie et l’astrologie, la métaphysique et l’ésotérisme, les arts. Rien d’étonnant à ce que ces étapes toutes récentes, somme toute, de l’édification de ce que l’homme appelle la Civilisation, laisse des traces persistantes très souvent, dans l’édifice de la culture chez chaque individu isolé.

D'ailleurs un de leur penseur a dit : « Il faut avoir aimé la religion et l’art, comme on aime une mère et une nourrice - autrement on ne peut devenir sage ». Peut-être faudrait-il ajouter à la religion et à l’art : l’alchimie, l’astrologie, la magie... Autrement dit, notre débat « Evolutionnisme – Créationnisme » ,ne serait-il pas le symptôme d’un manque de maturité de l’homme ? Le développement de l’esprit de chacun atteindrait un degré particulier qui lui est propre et qui dépendrait, en partie, des connaissances historiques qu’il a pu maîtriser. Chacun devrait donc voir dans autrui, le représentant de cultures diverses et  ne pas s’en étonner : et s’il peut voir chez l’un des éléments d’une culture avancée, il apercevra, chez l’autre, des manifestations de la plus terrible barbarie.

C’est là que je décide d’arrêter mon bavardage. Pour les plus curieux  je pointe le doigt vers un des textes  de ce penseur que je viens de citer, dans lequel il s’amuse à prédire ce que pourrait être l’« évolution humaine » dans certaines conditions. L’évolution de cet être si bizarre et si modeste qui nomme sa propre histoire « histoire universelle ».

Kurma

 

PS – Je me permets d’interpréter ton message sur le « syndrome de la grenouille bouillie » (SGB) comme le signe que nous avons provisoirement épuisé  le grand sujet  « Evolutionnisme ou créationnisme » et que nous ouvrons un nouveau chapitre : celui de la protection de notre environnement.  Faisant partie d’une espèce considérée, dans certains endroits de notre planète, comme menacée d’extinction, je serais bien la dernière à m’en plaindre.

Or je viens de retrouver un aphorisme de Nietzsche  (« Où l’indifférence est nécessaire ») dont la signification, telle qu’elle parvient à ma cervelle presque fossilisée après plus de deux cents millions d’années sans évolution, constitue une excellente transition entre ces deux sujets tellement débattus. Je ne résiste pas à l’envie de le placer dans mes citations du jour  en invitant tout un chacun à en faire son profit.

En effet, comme tu le verras, le penseur s’efforce de changer quelques priorités dans la vie des humains en commençant par vilipender tous les dogmatistes religieux aussi bien que les dogmatistes philosophes. Et s’il indique que   « ce qui est nécessaire vis-à-vis de ces choses dernières, ce n’est pas le savoir opposé à la croyance, mais l’indifférence à l’égard de la croyance et du prétendu savoir en ces matières », il invite aussi ses coreligionnaires (notamment ceux en irréligion sans doute)  à  concentrer leur attention  sur le « proche » ; c’est ainsi qu’il suggère :

« Il nous faut de nouveau devenir bon prochain des objets prochains ! et ne pas laisser, comme nous avons fait jusqu’ici, notre regard passer avec mépris au-dessus d’eux, pour se porter vers les nues et les esprits de la nuit ».

Il est grand temps que les humains s’occupent de ce qui les regarde, de ce qui les touche de près et notamment de ce SGB qui menace la vie entière sur cette terre. En tout cas, il ne fait, pour ma part,  aucun doute, que l’homme doit, sans tarder, changer la direction dans laquelle il oriente son indifférence et cesser de toutes urgences « de mépriser  le présent  et  le prochain  et  la vie  et  lui-même »

Je ne terminerai pas, Chère Grenouille,  sans te dire à quel point je partage ton indignation devant ce nouvel outrage que tu viens de subir; et bien sûr sans souhaiter la bienvenue à notre nouvelle amie la Chouette qui pourrait bien nous apporter un supplément de sagesse.

 

Kurma                                                                                                   le  8/01/08